Bilan

Le Credit Suisse a lancé l’opération Hexagone

D’ici à la fin de l’année, les clients français doivent fournir leur justificatif d’imposition, sans quoi ils seront éjectés. Traitement spécial pour les plus riches.
L’ordre imparti par le commandement central du Credit Suisse est que tout l’argent français non déclaré soit évacué en l’espace de ces quelques prochains mois. Crédits: Keystone

Directeur du Credit Suisse (CS) pour l’Europe, Romeo Lacher a déclenché la manœuvre lundi 9 septembre : avec ses commis en France, il a lancé l’opération « Hexagone ». « Hexagone » est le pendant du « Plan B », ainsi que la grande banque avait baptisé son renoncement à l’argent non déclaré allemand, initié après le rejet de l’impôt libératoire.

Après les adieux au premier marché européen de l’argent non déclaré, même sort pour le deuxième marché. En fait, les sbires de Romeo Lacher ont secrètement préparé le big bang depuis des mois. Le responsable de l’opération est Thomas Wirth, son Chief Operations Officer (COO) pour l’Europe. Ancien de chez McKinsey, Wirth et ses affidés ont élaboré un plan de bataille détaillé. Il s’agit maintenant d’en obtenir une issue rapide, complète et définitive.

C’est comme un exercice d’état-major : l’ordre imparti par le commandement central du CS est que tout l’argent français non déclaré soit évacué en l’espace de ces quelques prochains mois. Aussi s’agit-il pour l’équipe offshore française, de se mettre en ordre de bataille à partir du 9 septembre. Ces conseillers à la clientèle, qui opèrent pour l’essentiel à partir de Genève, sont lâchés aux trousses de milliers de clients pas très en règle.

Comme une bonne partie de la clientèle française a choisi l’option « banque restante » en échange d’émoluments élevés, l’exercice s’avère particulièrement ardu. A ces clients, le CS ne saurait signifier une décision d’expulsion sans douleur par courrier. Il ne reste donc aux conseillers plus qu’à atteindre les clients l’un après l’autre par téléphone et de leur communiquer personnellement la mauvaise nouvelle. Cela suscite du stress parmi eux.

Des clients qui leur avaient garanti des années durant un bon salaire et des bonus par leurs taxes et commissions seront placés devant un choix : soit ils livrent d’ici à la fin de l’année la preuve qu’ils ont correctement déclaré leurs avoirs au CS, soit ils se retrouvent à la rue dès 2014.

Exception pour les super-riches

Sous la houlette du chef d’état-major ex-McKinsey Wirth, l’appel aux armes pour l’opération « Hexagone » se déroule à l’enseigne de « La fête est finie ». C’est ainsi que les conseillers doivent convaincre leurs clients de déclarer leurs avoirs à l’Etat. Toute alternative serait plus coûteuse et plus risquée.

Seule exception : les super-riches. Ces derniers ont été extraits de la liste en dernière minute et placés sur une liste spéciale sous le nom de « Out of Scope ». Il sera décidé de leur sort séparément, nous dit-on aux étages supérieurs de la direction. Il est possible que parmi ces clients spéciaux se trouvent des PEP, des « Politically Exposed Persons », autrement dit d’importants acteurs politiques.

Les conseillers du CS pour la France risquent d’affronter une vague d’indignation, car leur avertissement à la clientèle de longue date est brutal. Les clients devraient céder au fisc au moins 40% de leurs avoirs non déclarés. C’est à ce prix minimum seulement qu’ils pourront compenser leurs dettes fiscales échues. Mais dans des cas extrêmes, la facture à solder en une fois pourrait atteindre 80%. L’auto-dénonciation ne garantit aucunement l’anonymat. Ceux qui s’annoncent à l’administration fiscale sont enregistrés et doivent s’attendre à rester suspects à l’avenir.

La sortie express du Credit Suisse du deuxième marché européen advient en un moment où la bataille est déjà perdue. Désormais, c’est Paris qui dicte les conditions. Pourtant, pour les clients français, il y aurait encore eu pendant quatre ans une opportunité d’apurer leur situation dans de meilleures conditions. Le ministre du Budget de l’époque, Eric Woerth, un proche de l’ex-président Nicolas Sarkozy, menaçait en 2009 de poursuivre des milliers d’évadés fiscaux français. Selon ses propres termes, Woerth disait posséder les données de 3000 Français ayant placé leur argent non déclaré en Suisse. Selon lui, il en allait de 3 milliards d’avoirs non déclarés.

Plus rien à gagner sur le marché français

Il est possible que l’offensive de Woerth n’ait été que du bluff. Mais, à y repenser, c’eût été pour les clients français du Credit Suisse et des autres banques accueillant de l’argent français non déclaré le moment idéal pour se faire connaître. Pour eux, le nœud coulant s’est désormais resserré. C’est UBS surtout qui est embourbée jusqu’au cou dans le scandale français de l’argent non déclaré. Des enquêtes sont ouvertes contre les anciens dirigeants de la grande banque, qui a aussi été récemment amendée en France à hauteur de 10 millions d’euros. Ses anciens responsables pour la France ont été débarqués.

Après le cas UBS, les Français ont élargi leurs enquêtes aux banques suisses et, en juin, on a appris que le Credit Suisse était également dans le collimateur. Le quotidien « Le Parisien » évoquait un ancien collaborateur du CS qui devait être entendu car, à l’instar des gens d’UBS, il avait illégalement démarché des avoirs français non déclarés. Depuis lors, les choses se sont calmées. La démarche montre que la France poursuit la stratégie de la carotte et du bâton.

Tout en acculant les banques suisses, Paris ouvre une fenêtre d’opportunité. Les Etats-Unis avaient atteint leur objectif avec la même tactique. Avec sa Circulaire Cahuzac, du nom du ministre tombé en disgrâce suite à sa propre affaire de fonds non déclarés, le gouvernement de François Hollande offre l’impunité aux fraudeurs du fisc en échange de leur auto-dénonciation. La circulaire a été émise peu de temps après que les investigations contre le CS ont été rendues publiques. C’est dans ces lignes que l’on retrouve les taux d’indulgence à hauteur de 40 et 80%.

Des taux proches de l’expropriation. N’empêche que le CS conseille à ses clients français d’accepter absolument ces conditions bien pires qu’auparavant. C’est le moment de sortir du guêpier français, proclame la stratégie du CS.

Avec ses nombreux clients dans l’Hexagone, la CS a depuis longtemps fait son beurre. Depuis lors, le marché s’est mué en contentieux. Il n’y a plus rien à gagner, le risque est désormais d’affronter des coûts élevés et d’autres mauvaises nouvelles.

Pour la place financière suisse, la préoccupation est toujours plus de trouver une voie pour sortir de l’ère de l’argent malpropre. Au lieu d’aider leurs fidèles clients, les banques les jettent brutalement à la porte.

Bienvenue au « brave new Swiss banking » !

Retrouvez l'article d'origine sur le site Inside Paradeplatz.

 

Lukas Hässig

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