Bilan

Le monde financier fait preuve d'un excès de confiance dans la gestion du risque

Jean-Pierre Danthine, professeur à HEC Lausanne et directeur du Swiss Finance Institute, et Darrell Duffie, professeur invité de l'Université Stanford, soulignent la nécessité de progresser dans la modélisation du risque.

Si les produits dérivés ne sont pas à blâmer dans la crise actuelle, Jean-Pierre Danthineet Darrell Duffie, professeur de l'Université Stanford qui a été invité par HEC et le Swiss Finance Institute, n'hésitent en revanche pas à pointer du doigt l'excès de confiance du monde financier dans la gestion du risque. «Le fait que le secteur bancaire et financier soit devenu tellement bon dans la gestion du risque au cours des quinze à vingt-cinq dernières années nous a fait penser que nous maîtrisions tout», remarque Jean-Pierre Danthine. Pour le directeur du Swiss Finance Institute et professeur à HEC Lausanne, il est nécessaire de «progresser dans la modélisation du risque. Darrell Duffie et d'au-tres songent à de nouvelles techniques de modélisation des risques de contagion et des risques collectifs, par opposition aux risques individualisés.» Jean-Pierre Danthine soulève par ailleurs un problème plus général: ce que l'on peut vraiment attendre de la gestion quantitative des risques comparée à l'intuition économique, plus «soft» et liée au bon sens. «Je pense que nous allons nous diriger vers une formation plus «quantitative» des banquiers, car ils doivent mieux comprendre de quoi les gestionnaires de risque parlent, et vers une formation plus économique des gestionnaires de risque et des fonds quantitatifs, car ils doivent intégrer des éléments de nature économique dans leurs équations quantitatives. C?est un défi énorme!» remarque Jean-Pierre Danthine. Ce dernier n'hésite pas à le dire: la discipline économique est particulièrement difficile à maîtriser, car elle requiert de faire le lien entre les problèmes quantitatifs et les problèmes sociaux. Non pas difficile du point de vue des mathématiques, mais d'un point de vue intellectuel, précise-t-il en ajoutant: «C?est un aspect sur lequel nous insistons beaucoup à HEC. Je ne suis pas certain que les gérants parviennent à parler aux gestionnaires quantitatifs et je suis sûr que souvent, les «quants» ne comprennent pas les sous-jacents économiques. Je pense donc que c?est un défi à relever pour l'avenir de la formation financière, pour le Swiss Finance Institute et pour la formation en management en Suisse plus généralement.» Pour Darrell Duffie, il est toutefois important de souligner que les banques suisses n'ont pas le monopole des échecs dans la gestion des risques, notamment en termes de compétences techniques et gestionnaires. Il suffit de voir ce qui s?est passé dans les grandes banques américaines comme Citibanket Merrill Lynchpour s?en convaincre.

Des erreurs de gestion

D'un point de vue technique, élabore notre interlocuteur, le marché prospérait avant la crise grâce aux obligations adossées à des actifs (collateralised debt obligations, ndlr), un instrument financier exposé aux faillites en série ? car plusieurs emprunteurs peuvent faire faillite en même temps ? et dont la technique de modélisation n'était pas tout à fait comprise ni par les académiciens, ni par l'industrie. Le manque de robustesse de ces modèles n'a pas été communiqué de manière claire au niveau de la haute direction des banques, ce qui a permis de prendre des risques à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars sans vraiment en comprendre la véritable nature. Quant au deuxième point ? les erreurs de gestion ? elles se situent en partie dans la manière dont les différents centres de profit d'une banque (gestion de fortune, banque d'affaires, négoce pour compte propre) sont perçus. Or, les gestionnaires de risque ne sont pas un centre de profits, mais un centre de coûts, relève Darrell Duffie en ajoutant: «Ils sont censés avoir une place autour de la table avec une voix égale, mais il est facile d'imaginer une conversation au cours de laquelle les gestionnaires de risque diraient «vous générez beaucoup de bénéfices mais vous prenez trop de risques. Vous devriez prendre moins de bénéfices et moins de risques, ces avoirs sont trop dangereux.» C?est le genre de suggestion qui ne serait pas vraiment appréciée. La place actuelle des gestionnaires de risque autour de la table ne fonctionne pas.» Certes, les autorités de réglementation ont aussi un rôle à jouer dans la supervision des fonctions de gestion du risque des banques. Mais s?il doit y avoir des changements, ils doivent d'abord se faire à l'intérieur des banques elles-mêmes, conclut notre interlocuteur. B

Aux portes d'une ère nouvelle? Changements cataclysmiques ou simple transition' Une chose est sûre, la tempête actuelle aura des répercussions sur le modus vivendi de la finance. Quant à savoir si ces changements marqueront le début d'une ère nouvelle, les avis diffèrent. Pour Darrell Duffie, professeur de l'Université Stanford invité par HEC, il n'y a pas de doute: «Cette dernière crise est la plus importante que les marchés financiers ont connue depuis la Grande Dépression des années 1930. Je pense que nous allons assister à des changements dramatiques dans la manière dont les marchés financiers sont réglementés au niveau mondial.» Une vision que Jean-Pierre Danthine, professeur à HEC Lausanne et directeur du Swiss Finance Institute, ne partage pas complètement. «Certes, les changements à venir seront significatifs. Mais pas au point d'avoir, par exemple, une seule autorité de réglementation pour le monde entier. Bien qu?il soit clair que nous sommes en train de nous diriger vers une nouvelle réglementation dans des pays comme les Etats-Unis ou la Suisse, rien d'autre ne semble se passer qu?une coordination plus étroite entre pays plutôt que l'émergence d'autorités de réglementation supranationales. L'UE offre un bon exemple, ses pays membres ne voulant pas perdre leur autonomie politique. «Peut-on appeler cela une nouvelle architecture financière?

Photo: Les professeurs Jean-Pierre Danthine (à g.) et Darrell Duffie à Lausanne, le 2 avril 2008 / © Alban Kakulya

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