Bilan

Le naufrage du secteur bancaire plombe Genève

La crise financière de 2008 puis l’abandon du secret fiscal ont mis fin à l’opulence des banquiers du bout de lac. Une caste qui décline dans la plus grande discrétion.
  • Les banquiers genevois ont vécu dans l'opulence grâce à la gestion de fortune. Mais la fin du secret bancaire en 2009 a changé la donne.

    Crédits: STEPHAN TORRE/KEYSTONE
  • Patron de l'Auberge d'Onex, Valentino Rusconi a vu disparaître les diners d'affaires des banquiers qui invitaient leurs clients étrangers au restaurant.

  • La masse sous gestion à Genève de la clientèle européenne non déclarée doit diminuer de moitié, selon les estimations.

    Crédits: GAETAN BALLY/KEYSTONE
  • Les banques suisses ont créé des filiales et des postes dans des places financières en plein essor comme Singapour.

« Avant, à midi, il y avait les repas d’affaires. La salle était pleine de banquiers qui invitaient leurs clients français, italiens ou espagnols à manger chez nous. Mais depuis 2010 ou 2011, cette clientèle a complètement disparu, avec celle des Américains qui passaient quelques jours par an à Genève. Et quand occasionnellement, nous avons des gens de la banque, ils font attention aux dépenses. On voit bien que l’époque faste est terminée. »

Patron de l’Auberge d’Onex, Valentino Rusconi figure à Genève parmi les victimes collatérales du naufrage des activités de gestion de fortune. L’abandon du secret bancaire en 2009 par les autorités fédérales marque la fin de l’opulence pour un secteur qui appartenait à l’ADN genevois. La fin des comptes non déclarés prive la région d’une importante population de passage.

Claude Luterbacher, codirecteur de l’agence de voyage Transcontinental, constate la raréfaction des voyages d’affaires chez les banques. Une clientèle qui faisait irruption en début d’année, période où tombent les bonus, a aussi disparu. « A l’époque où le Concorde volait encore, vous aviez des clients qui venaient sur un coup de tête s’offrir un aller-retour sur New York en première pour le week-end. C’était visiblement de l’argent vite gagné, vite dépensé. »

Des achats plus réfléchis

A la tête de la galerie genevoise Analix Forever, Barbara Polla prolonge : « On dirait que l’économie tourne au ralenti. Il y a moins de mouvements à l’hôtel en face de ma vitrine. A la galerie, les achats sont plus réfléchis. Dans les foires d’art, les acquéreurs négocient. L’argent semble avoir retrouvé une valeur qui bride les gestes impulsifs. »

La fin du secret fiscal n’est que l’une des multiples causes de la refonte actuelle du secteur. « La crise financière de 2007-2008 a conduit à des réductions massives d’effectifs chez les grands établissements. Pour soutenir la conjoncture, les banques centrales ont parallèlement baissé les taux d’intérêt à leurs plus bas niveaux, ce qui pèse sur les marges des banques. Cerise sur le gâteau, les nouvelles exigences en fonds propres – les Accords Bâle lll – conduisent les banques à réduire leurs actifs et le personnel pour atteindre le ratio exigé », synthétise Marian Stepczynski, économiste et chroniqueur pour la Tribune de Genève.

Privé à la fois du secret et de l’accès au marché européen

En refusant de rejoindre l’Union, la Suisse a pu conserver son secret quelques années au sacrifice du marché européen. Aujourd’hui, la place se trouve dans la situation dramatique où, privée de son avantage compétitif, elle reste interdite d’accès à l’UE, actuellement en négociation avec Bruxelles.

Pour ce gestionnaire de fonds, la décision est prise. Les entraves juridiques en Suisse sont devenues trop lourdes. Il quitte Genève pour le Luxembourg où il va lancer un nouveau fonds de placement. Ironie de l’histoire, ce fonds va investir en Suisse. Mais monter un tel instrument depuis la Confédération s’avère extrêmement coûteux car il faut satisfaire à la fois les législations européennes et suisses.

« Je ne suis pas amer. Je constate simplement qu’habituée à sa rente de situation, la banque n’a aucune pratique du lobbyisme à Berne, et encore moins à Bruxelles, contrairement à la pharma ou l’horlogerie. Conséquence, nous n’aurons pas accès au marché européen avant deux à trois ans. D’ici là, la concurrence nous aura mis en pièces », explique ce père d’une fille de deux ans qui grandira dans le Duché.

Les progrès de la concurrence ignorés

« Vivant du secret, nos banquiers ont ignoré les progrès de la concurrence internationale. Une législation trop lourde fait que la Suisse s’est fait supplanter par le Luxembourg comme centre d’excellence dans les fonds de placements. Pareil pour les hedge funds qui restent concentrés à Londres », constate Marian Stepczynski.

Dans un secteur qui représentait 6% du PIB helvétique en 2012 selon l’OFS (Office fédéral de la statistique), le recul des effectifs a déjà commencé. Les statistiques de la BNS (Banque Nationale Suisse) indiquent qu’entre 2008 et 2012, les postes d’employés de banque ont diminué en Suisse de 4,5% à 105 000 personnes. Durant le même temps, les banquiers privés perdaient 12% de leurs effectifs, à 4185 personnes.

Le tableau est certes nuancé. Les grands groupes tirent leur épingle du jeu grâce à leurs antennes à l’étranger et à l’afflux de fonds en provenant des marchés émergents. En revanche, les petits établissements souffrent. Leur espérance de vie s’évalue en fonction de la part dans le portefeuille de la « clientèle traditionnelle européenne », comme on appelle pudiquement la clientèle au noir.

Une masse sous gestion qui doit fondre de moitié

Les portefeuilles entièrement au noir devraient fondre de moitié. D’une part, les clients qui refusent de se régulariser partent vers les établissements kamikazes qui acceptent encore des fonds au noir. De l’autre, ceux qui se mettent en règle voient leur capital fondre d’un quart à un tiers, selon les estimations qui circulent.

“Le capital va devenir beaucoup plus volatil. Tant que l’argent était caché, il était bloqué en Suisse. Mais une fois régularisés, les clients n’hésiteront plus à utiliser leurs fonds”, dit Frédéric (prénom d'emprunt), gestionnaire à Genève souhaitant rester anonyme. L’Hexagone souhaite de son côté que l’argent revienne dans ses frontières et livre ses citoyens propriétaires de comptes en Suisse aux chicaneries de l’administration.

Forte érosion des marges

La place helvétique doit affronter la concurrence internationale sur la base d’un ratio entre frais de gestion, performance et qualité de l’accès informatique. Une transition brutale qui signifie en premier lieu l’érosion des marges. « Pour retenir la clientèle, il faudra revoir les frais à la baisse, offrir les cartes de crédit et être plus mobile géographiquement », poursuit Frédéric.

La régularisation de la clientèle devrait s’échelonner sur deux ou trois ans. Dans la gestion de fortune, cette évolution doit se traduire par des revenus divisés par deux. Or, ces banquiers jouissaient de rentrées confortables, facilement 500 000 francs annuels (la rémunération d’un conseiller fédéral), voire des millions dans les bonnes années. Villa, deux voitures, école privée pour les enfants… Un niveau de vie qu'il va falloir revoir drastiquement à la baisse.

Comment réagissent les actifs concernés ? “Ces issues paraissent encore floues et lointaines. La branche vit dans l’attente, voire le déni”, avoue notre interlocuteur. Dans ce milieu feutré, la mue a commencé en toute discrétion. Des familles déménagent dans des logements moins luxueux, les saisons de ski se raccourcissent à une semaine par an et des chalets sont mis en vente dans les stations chic.

Les quinqua et sexagénaires qui ont accumulé des sommes confortables entre salaire, bonus et parachute doré, se préparent une retraite anticipée. Frédéric, dans la quarantaine, soupire : “Ils ont connu les belles années.” Chez les plus jeunes, certains indépendants ont fermé leur enseigne pour se reconvertir par exemple dans l’immobilier. L’absence de perspectives en pousse d’autres à l’exil, notamment vers le centre financier de Dubaï.

Avec la fin programmée de l’offshore, les banques créent toujours plus de postes à l’étranger. Avec l’essor de l’Asie, de nombreux collaborateurs s’expatrient de plus ou moins bon cœur vers les filiales ouvertes à Singapour ou Shanghai.

"Le Loup de Wall Street, c’est fini"

« Dans ma génération, il n’y a plus de "Loup de Wall Street", relate un banquier de 27 ans. Nous avons fait nos études durant les crises et pour nous, la finance n’est pas synonyme d’argent facile. Nous avons choisi ce métier en sachant qu’il faudra travailler dur. »

 

 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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