Bilan

Le risque des banques européennes s’élève à 2000 milliards

En cas de crise, la menace viendrait surtout de Deutsche Bank et Barclays, selon un classement lausannois et new-yorkais. Les institutions américaines sont 2,5 fois moins risquées que leurs homologues du Vieux-Continent.

Depuis 2009, le risque systémique des banques européennes n’a pas diminué. Pour certaines banques, il a même augmenté, selon une étude menée conjointement par l’Institut de Banque et Finance (IBF) des HEC Lausanne et le Volatility Institute à l’Université de New York, dont Bilan a obtenu l’exclusivité. Cette étude couvre les 196 plus grandes institutions financières européennes en termes de capitalisation boursière (au moins un milliard d’euros à la fin décembre 2011). «Un premier résultat important est que, dans l’ensemble, le risque systémique agrégé du système financier européen s’élève à environ 2043 milliards d’euros au 31 août 2012, indique Eric Jondeau, directeur de l’IBF. Ce risque n’est que légèrement plus bas que ce qu’il était en 2008-09, lorsque la crise bancaire atteignait son paroxysme», souligne le professeur de finance. Il est en léger recul par rapport aux estimations menées à la fin avril 2012. L’étude définit le risque systémique comme étant le manque de capital dont souffriraient les institutions financières européennes si les marchés boursiers mondiaux devaient s’effondrer de 40% dans les six prochains mois. Cette définition se base sur les travaux effectués par le Volatility Institute, sous l’égide du Prix Nobel d’économie Robert Engle. La mesure de risque systémique proposée repose sur trois caractéristiques essentielles de l’institution: sa capitalisation boursière; son levier financier (le ratio de la valeur des actifs sur la valeur des fonds propres), qui permet de mesurer l’exposition au risque de l’institution; et la sensibilité de la rentabilité boursière de l’institution vis-à-vis de l’évolution de l’ensemble du marché en cas de crise financière de grande ampleur. L’exigence de financement retenue dans les estimations est que les institutions doivent couvrir un minimum de 8% de leurs actifs à partir de leurs fonds propres.

L’investment banking, très risqué

A cette aune, cinq banques présentent clairement le plus de risque systémique: Deutsche Bank (164 milliards d’euros) et Barclays (143 milliards) détiennent la palme des banques les plus risquées, devant Crédit Agricole, BNP Paribas et Royal Bank of Scotland (RBS). «Dans le cas de Deutsche Bank et Barclays, ce sont deux banques qui ont de relativement faibles capitalisations boursières», explique Eric Jondeau: 26 et 28 milliards d’euros, à comparer par exemple à 126 milliards pour HSBC. «En revanche, elles affichent un levier financier très important: 85 et 69, ce qui veut dire concrètement que les fonds propres ne couvrent que 1/85e et 1/69e des actifs de la banque.» L’expert note qu’elles ont en outre une grande sensibilité à l’évolution des marchés financiers, ce qui signifie qu’elles souffriraient beaucoup en cas de nouvelle crise financière. Certes, relève-t-il, en termes de fragilité, Crédit Agricole et Royal Bank of Scotland sont dans des situations bien pires, puisqu’elles affichent par exemple des leviers financiers de 100 ou plus, c’est-à-dire que les actifs de la banque sont plus de 100 fois supérieurs à ses fonds propres. Crédit Agricole, en particulier, est massivement sous-capitalisé (11,6 milliards d’euros de fonds propres pour 1800 milliards d’actifs). Dès lors, en cas de nouvelle crise financière, il se retrouverait en manque de capital pour 135 milliards d’euros, soit plus de 10 fois les fonds propres actuels. Mais le fait que ces établissements soient de petite taille rend leur portée moins «systémique». Selon la définition courante, le risque systémique suppose en effet qu’une institution dans l’incapacité de remplir ses obligations envers ses créditeurs et ses clients présente un potentiel élevé de dégâts pour l’ensemble du système financier, voire pour l’ensemble de l’économie.

Il ressort ainsi que les banques les plus risquées ne sont ni les plus petites ni les plus grandes, mais celles dont le modèle est le plus axé sur les activités de marché, qui présentent des leviers financiers importants et en particulier une grande activité de dérivés. Celles, en somme, les plus engagées dans des activités d’investment banking. De très grandes banques comme HSBC et Banco Santander, par exemple, ont des capitalisations boursières plus élevées que les cinq banques qui couronnent le classement, mais affichent des ratios de risque inférieurs.

  De fortes chutes boursières

Parmi les cinq institutions qui viennent ensuite (entre 70 et 90 milliards d’euros de risque systémique), se trouve la première compagnie de bancassurance (ING), qui est aussi l’institution la plus risquée des Pays-Bas. Elle est suivie par Société Générale et par deux banques britanniques (HSBC et Lloyds Banking). Concernant les banques suisses, UBS et Credit Suisse apparaissent respectivement à la 10e et 13e place, avec des mesures de risque systémique de 73 et 54 milliards d’euros. Selon l’étude, «la capitalisation boursière supérieure d’UBS et sa plus grande sensibilité à l’évolution des marchés en cas de nouvelle crise sont compensées partiellement par un moindre levier financier». Les autres institutions suisses présentes dans le classement sont essentiellement des compagnies d’assurances (Swiss Life, Zurich Insurance), sous la barre des 10 milliards d’euros. En comparaison aux 2043 milliards de risque systémique européen, Eric Jondeau estime à environ 800 milliards d’euros le risque systémique des banques américaines à méthodes comptables comparables. Autrement dit, les banques européennes sont 2,5 fois plus risquées que leurs homologues américaines, c’est-à-dire que le manque de capital des premières en cas de crise serait 2,5 fois supérieur à celui des secondes.

Comment expliquer cela? «Les ratios prudentiels sont totalement dépendants de la capitalisation boursière, car cette dernière entre dans le calcul des fonds propres que l’on divise par le total des actifs du bilan», explique Eric Jondeau. Et c’est là que le bât blesse: les banques européennes ont connu de fortes chutes en bourse ces trois dernières années, contrairement à leurs homologues américaines, mieux valorisées par les investisseurs car échappant au problème de la crise européenne. En septembre 2011, les fonds spéculatifs anglo-saxons ont vendu massivement à découvert (short selling) les banques européennes, massacrant leurs cours. Les hedge funds avaient particulièrement parié contre les banques européennes comme Deutsche Bank, Société Générale et Crédit Agricole, spéculant sur leurs difficultés en raison de leur exposition aux dettes souveraines des pays périphériques. Selon les données du Depository Trust & Clearing Corp. (DTCC), mi-septembre 2011, les titres de Deutsche Bank étaient les plus négociés parmi 1000 émetteurs, avec un volume record de shorts via des CDS (Credit Default Swaps, ces contrats dérivés dont la prime reflète le risque du sous-jacent).

L’effet comptable

On peut ainsi mieux comprendre que Deutsche Bank, dont le cours boursier a été divisé par deux depuis l’éclatement de la crise européenne, présente un ratio élevé de risque, sachant que ses fonds propres ont baissé tandis que ses activités sont fortement orientées sur les marchés et sur le négoce et l’émission de dérivés. D’après les chiffres de 2009, le total des actifs de Deutsche Bank était de 2146 milliards d’euros, et l’exposition en dérivés atteignait 863 milliards, soit 40%. A cet égard, la banque d’affaires allemande est un cas extrême. Barclays affiche 30% et BNP Paribas 20%. En général, les normes européennes IFRS obligent les banques européennes à comptabiliser leurs dérivés au bilan, contrairement aux normes GAAP américaines. «Cela se traduit par un gonflement des actifs des banques européennes par rapport à leurs fonds propres, qui est supérieur aux ratios obtenus aux Etats-Unis avec les normes américaines», explique Eric Jondeau. L’écart est tout à fait significatif, de 40 à 50%. En d’autres termes, le levier financier des banques européennes est «trop élevé» (comparativement) d’environ 10 à 15 points par rapport aux homologues américaines. Les ratios prudentiels européens et américains ne sont donc pas directement comparables.

Aux Etats-Unis, le système GAAP permet aux banques de compenser leurs produits dérivés. Ainsi, si un contrat porte sur une opération, puis un autre contrat effectue l’opération inverse, les banques ont le droit d’annuler le premier par le second, et de publier seulement les expositions «nettes». C’est ainsi que JP Morgan ne comptabilise que 80 milliards de dollars de dérivés, alors que si l’on prenait en compte l’ensemble de ses dérivés, l’exposition s’élèverait à 1500 milliards. Cela dit, même en corrigeant l’effet du levier comptable, le niveau de levier financier des banques européennes (hors HSBC) reste tout à fait excessif, estime le professeur Jondeau. Selon les banques, la part des dérivés sur le total des actifs reste de l’ordre de 10 à 30%.  De sorte que, même en comparant les banques européennes et américaines avec les mêmes méthodes comptables, Eric Jondeau arrive au résultat que le risque systémique des banques européennes est 2,5 fois supérieur à celui des banques américaines, comme indiqué en début d’article. 

  Risque systémique total par pays

L’étude classe également les pays en fonction du risque systémique total porté par leurs institutions financières. On constatera que la Grèce n’y figure pas: si elle est perçue comme systémiquement risquée en Europe, la principale source de risque provient du gouvernement lui-même et non des banques. En outre, souligne l’étude, la taille relativement modeste des banques grecques les rend peu risquées au niveau européen. Le podium des pays européens les plus risqués est occupé par le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne. Les deux premiers pays couvrent à eux seuls 50% du risque total (27% pour le Royaume-Uni, 23% pour la France), soit plus de 1000 milliards d’euros de manque de capital en cas de nouvelle crise financière. La troisième place est occupée par l’Allemagne (14% du total), alors que la Suisse n’arrive qu’en cinquième place (7%). Ce classement par pays reflète donc le poids des grandes banques dans le paysage financier européen, même si les sources de risque peuvent être différentes selon les pays. Par exemple, les banques françaises, allemandes et italiennes ont en moyenne un levier financier bien supérieur aux institutions des autres pays. Dans le même temps, les banques britanniques et françaises ont en général une sensibilité plus grande à l’évolution des marchés, ce qui les rend plus particulièrement fragiles. Il ressort de l’étude qu’un levier important ne devient un problème que lorsque l’ensemble du système financier présente également un levier important. Dans ce cas, la banque risque d’être en manque de capital au pire moment, c’est-à-dire quand l’ensemble du système est en manque de capital. La banque étant dans l’impossibilité de se refinancer auprès des autres banques, elle risque de ne plus pouvoir faire face à ses obligations auprès de ses créditeurs et de ses clients. Cette situation s’est présentée en 2007 et 2008, lorsque les marchés interbancaires américain et européen ont connu un gel, puis à nouveau dans la zone euro lors de la crise des PIIGS, en 2010 et 2011.

Quelles solutions?

Comment, sur la base de cette étude, réduire le besoin de capital en cas de nouvelle crise financière? Cela peut se faire de plusieurs façons, indique Eric Jondeau. Une firme peut réduire sa taille (par exemple, en se séparant d’unités trop risquées ou trop gourmandes en fonds propres), réduire son levier financier (en réduisant le montant de ses investissements par unité de fonds propres), réduire son risque (en investissement dans des actifs financiers moins risqués) ou réduire son exposition au risque de marché (en investissement dans des actifs financiers moins corrélés au marché).

Crédits photos: dr

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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