Bilan

Le rôle déterminant des matières premières

Le marché des produits de base est en pleine ébullition! Les acquisitions de mines, de champs pétroliers et gaziers, les contrats d’achats, les fusions de sociétés et les créations de coentreprises se multiplient. Le 13 août, le groupe anglo-australien BHP Billiton lance une OPA de 44 milliards de francs sur le canadien Potash Corp, numéro un mondial de la potasse (minerai utilisé comme engrais après raffinage). Le 16 du même mois, la compagnie minière indienne Vedanta conclut un accord avec le groupe britannique Cairn Energy en vue de reprendre sa filiale Cairn India, active dans la production d’or noir, pour 3 milliards de francs. Le 27, la société suisse Glencore annonce qu’elle introduira son activité aurifère en bourse dans le courant de 2011. Le 30, le sud-coréen Posco, troisième sidérurgiste mondial, acquiert pour un montant identique son compatriote Daewoo International, qui possède des mines de nickel et de charbon ainsi que du pétrole et du gaz. Le 3 septembre, le groupe canadien Goldcorp s’approprie un gros projet minier (or et argent) en Argentine pour 3,5 milliards de francs. Voilà pour les grosses opérations les plus récentes.

Cette course au gigantisme s’explique par le besoin pour les acteurs du marché de contrôler les filières d’approvisionnement dans un contexte de risque de pénurie. Mais la réduction du nombre de sociétés entraîne la création de mastodontes, voire de cartels, qui pourront, comme c’est déjà le cas pour le minerai de fer (lire Bilan No 8), relever le niveau des prix dans le but d’accroître leurs bénéfices.

Un enjeu crucial

En raison des immenses besoins énergétiques de la Chine et des pays émergents, les matières premières deviennent un enjeu crucial non seulement parce que leurs cours fluctuent rapidement, mais aussi et surtout car elles se raréfient. L’accès aux produits de base est donc vital. En Suisse, Swissmem, l’association faîtière de l’industrie des machines, cherche à attirer l’attention sur cette réalité qui pourrait entraver notre croissance. Le 24 juin dernier, elle a invité Heinrich Kreft, conseiller de politique extérieure et de sécurité de la CDU/CSU (la force politique de la chancelière allemande Angela Merkel) car celui-ci s’inquiète depuis plusieurs années d’une situation qui ne fait qu’empirer. «Un approvisionnement sûr en matières premières à des prix concurrentiels est d’une importance existentielle pour tous les Etats industriels», affirme Heinrich Kreft. Et d’insister: «Pour certains métaux de haute technologie, notre dépendance est aujourd’hui plus élevée que pour le pétrole et le gaz.»

Les nouveaux biens fabriqués par les entreprises engendrent en effet une forte demande de certaines matières premières: par exemple le cobalt pour les batteries lithium-ion, le gallium pour les cellules photovoltaïques en couches minces et les circuits intégrés, le germanium pour les câbles à fibres optiques, le platine pour les piles à combustible et les catalyseurs, le néodyme pour le laser, le tantale pour les équipements médicaux, etc. Or, relève Heinrich Kreft, «il s’agit de matières premières stratégiques pour notre industrie, le nombre des pays producteurs est très petit et il n’y a actuellement aucune possibilité de substitution».

Des réserves stratégiques

Dans un rapport publié avant le début de l’été, un groupe d’experts présidé par la Commission européenne, tire lui aussi la sonnette d’alarme: «Quatorze matières premières minérales (ndlr: liste ci-contre) sont d’une importance critique pour l’Union européenne. Les prévisions indiquent que (pour certaines d’entre elles) le niveau de la demande en 2030 pourrait être plus de trois fois supérieur à celui de 2006.»

Pour faire face à ce nouveau défi, les grandes puissances économiques cherchent à réduire leur dépendance aux importations en prenant, parfois, des mesures protectionnistes. Le Japon mise notamment sur le développement des matériaux de remplacement, la constitution de réserves stratégiques et sur le recyclage. Depuis 2008, l’Union européenne tente de convaincre les pays riches en ressources naturelles de mieux coopérer avec ses membres, encourage également le recyclage et prépare une nouvelle stratégie, dont le contenu sera présenté prochainement. En 2009, la Chine a décidé de limiter les exportations de terres rares (au total dix-sept minerais) et pourrait procéder à la nationalisation de leurs gisements afin de mieux contrôler ces richesses. Pour ses partenaires, il y a péril en la demeure: le sous-sol de l’Empire du Milieu recèle 95% de la production mondiale. De leur côté, les Etats-Unis viennent de réintroduire les stocks stratégiques pour ces métaux utilisés dans la fabrication d’armes comme les missiles et de biens de haute technologie (moteurs hybrides, turbines à vent, téléphones mobiles, etc.)

Mise en garde de l’omc

Dans un rapport publié en juillet, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) met en garde contre les mesures qui pourraient entraver les échanges. «Dans un monde où, du fait de leur rareté, les ressources naturelles doivent être exploitées et gérées avec parcimonie, les politiques commerciales non coopératives peuvent avoir des effets particulièrement dommageables sur le bien-être mondial», constatent les auteurs de l’étude. L’OMC se battra donc pour négocier des compromis équitables dans ce domaine. Pour son directeur général, le Français Pascal Lamy, «un échec sur ces questions pourrait engendrer un regain de tension dans les relations commerciales internationales».

 

 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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