Bilan

Les placements des ONG sont-ils éthiques?

Des organismes suisses de défense des droits humains et environnementaux se trouvent parfois dans la situation inconfortable d’avoir de l’argent de leurs caisses de pension placé dans des entreprises qu’elles critiquent.

Amnesty International dénonce les conditions de travail chez les planteurs de palmiers à huile (photo), mais le gérant de sa caisse de pension investit auprès des entreprises mises en cause.

Crédits: CHAIDEER MAHYUDDIN/AFP

Le 30 novembre 2016, Amnesty International a publié un rapport dénonçant des pratiques de travail forcé, de travail des enfants et de discriminations diverses parmi des planteurs de palmiers à huile en Indonésie fournissant leur matière première à des géants de l’agroalimentaire, à commencer par Nestlé, Unilever, Colgate-Palmolive et Kellogg’s. L’ONG concluait en appelant ces entreprises à «réexaminer leurs processus de contrôle. Aucune n’a identifié les abus sérieux documentés dans ce rapport avant d’être contactée par Amnesty International.

3% de l'ensemble des placements

Incisive dans ses enquêtes sur les violations des droits humains, l’ONG l’est-elle dans ses placements financiers? Interrogée par Bilan, Nadia Boehlen, porte-parole suisse de l’organisation, explique que «concernant les titres, les investissements ne sont réalisés que dans des entreprises qui, selon une analyse environnementale et sociale indépendante et systématique, figurent parmi les meilleures de leur secteur». 

Or, l’an dernier, le gérant des avoirs de prévoyance professionnelle d’Amnesty Suisse, Abendrot à Bâle, détenait des titres de Nestlé, Colgate-Palmolive, Kellogg’s et Unilever dans ses placements. La valeur totale de ces derniers représentait environ 7% de celle des actions suisses et étrangères figurant au portefeuille au 30 septembre 2020 publié sur le site de ce gérant, et environ 3% de l’ensemble de ses placements, qui se montent au total à 2,28 milliards de francs.

La Sociéte pour les peuples menacés a choisi de placer ses avoirs auprès du petit fonds de pension bernois Gepabu. (Sppm)
La Sociéte pour les peuples menacés a choisi de placer ses avoirs auprès du petit fonds de pension bernois Gepabu. (Sppm)



Cet exemple illustre les collisions possibles entre les objectifs affichés par diverses organisations non gouvernementales en matière de protection des droits humains ou de l’environnement et la réalité des placements financiers opérés par l’intermédiaire de leurs institutions de prévoyance. Il montre aussi toute la complexité que doivent gérer des organisations poursuivant un objectif idéal mais aussi soumises aux contraintes des réalités financières.

Recours à des professionnels

Ces contraintes sont principalement celles de leurs caisses de pension. Gérant les millions ou dizaines de millions de francs du 2e pilier de leurs employés, ces institutions de prévoyance peuvent influencer, comme n’importe quel autre investisseur, les choix des entreprises. A condition, naturellement, d’exercer les prérogatives propres aux actionnaires ou aux détenteurs d’obligations: acheter, vendre, voter lors des assemblées générales (pour les actionnaires) et dialoguer avec les responsables des entreprises concernées. 

Or, vu leur taille généralement réduite à quelques dizaines de salariés tout au plus, les ONG externalisent ce travail à des structures de gestion plus vastes: caisses collectives ou communes, voire des compagnies d’assurance, comme le font la plupart des PME. Mais une décision leur revient de manière irréductible: la stratégie de placements.

Les ONG qui ont répondu à Bilan sont unanimes sur ce point: elles ont toutes choisi de placer leurs avoirs selon des approches ESG (environnement, social et gouvernance). 

«Solidar Suisse s’engage en faveur de la justice sociale et contre les inégalités dans le monde. Elle est à ce titre très attentive aux impacts sociaux et environnementaux de l’ensemble de ses activités», explique le porte-parole Lionel Frei, dont l’organisation s’en est remise à la Caisse de pension de la ville de Zurich, reconnue pour sa pratique en la matière.


De son côté, Solidar Suisse a opté pour la Caisse de pension de la ville de Zurich, reconnue pour ses pratiques RSE. (Solidar suisse)
De son côté, Solidar Suisse a opté pour la Caisse de pension de la ville de Zurich, reconnue pour ses pratiques RSE. (Solidar suisse)

Réponse identique de la part de la Société pour les peuples menacés, qui ne manque pas de dénoncer certaines multinationale: elle a choisi Gepabu, une institution basée à Berne dont l’avoir total se monte à 166 millions de francs: «Il s’agit d’un petit fonds de pension qui applique des normes élevées pour les investissements qui sont en accord avec nos valeurs. Les actifs sont investis exclusivement dans des secteurs économiques écologiquement durables ainsi que socialement et éthiquement acceptables. 

Le respect des droits humains est également un critère important qui est examiné lors des investissements», explique le porte-parole. Amnesty International suit les mêmes principes: «Chacun des placements doit être conforme aux exigences définies en matière de durabilité. L’accent est mis sur les critères sociaux, éthiques et écologiques», explique Nadia Boehlen, porte-parole.

Pas de détails

Difficile, néanmoins, de vérifier dans quelle mesure ces principes sont rigoureusement appliqués. Hormis Abendrot, les institutions de prévoyance ne détaillent pas leurs positions. 

Les ONG ne paraissent pas inquiètes non plus de cette situation: «Jusqu’ici, nous n’avons eu aucune raison de critiquer les pratiques de Gepabu», explique Bettina Wyler, de la Société pour les peuples menacés. Réponses identiques, à quelques mots près, de la part de Lionel Frei (Solidar) et de Nadia Boehlen (Amnesty International). 

Pour résumer, les ONG ne sont pas à l’abri d’investir les avoirs-retraite de leurs employés en contradiction avec leurs objectifs. Et il n’est même pas sûr qu’elles s’en aperçoivent elles-mêmes.


Quelles performances pour leurs avoirs?

Les stratégies ESG choisies par les institutions de prévoyance des ONG ne sont ni pires ni meilleures que les autres. La performance de leurs placements est dans la moyenne: 10,4% pour Abendrot, 11,2% à la Caisse de pension de la ville de Zurich en 2019, alors que la moyenne suisse était de 11,2% selon UBS. Le taux technique est de 2% chez cette dernière et chez Gepabu, et de 1,75% chez Abendrot, alors que la moyenne suisse était de 1,99%.

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