Bilan

Les promesses multiples de la «réalité étendue»

L’immersion mi-virtuelle mi-augmentée sera un vaste pan de l’économie du futur. Jeux vidéo, marketing expérientiel, visites de maisons, formations simulées, le marché dépassera vite les 200 milliards.

  • Le fabricant finlandais Varjo vient de lever 46 millions d’euros afin d’accélérer le développement de ses casques XR.

    Crédits: Varjo

La «réalité étendue» intéresse les investisseurs. Une note de Mirabaud Securities a récemment exploré le thème. Elle estime que la taille du marché des technologies immersives qu’on regroupe sous le terme anglais «Extented Reality» (XR) pourrait être multipliée par huit, passant de 27 milliards en 2018 à 209 milliards de dollars d’ici à 2022. Investir dans l’avenir, c’est placer de l’argent dans la réalité étendue, si l’on en croit l’auteur de la note de Mirabaud, selon lequel le phénomène de mode autour de la réalité virtuelle cède à présent la place à la nouvelle génération de la XR.

Comment définir la réalité étendue, ou XR (terme apparu déjà en 2009)? «C’est un terme générique regroupant les différentes formes de réalités numériques: réalité augmentée (AR), réalité mixte (MR) et réalité virtuelle (VR)», explique John Plassard, stratège de Mirabaud & Cie. «La technologie XR tend désormais à vouloir pallier le manque d’immersion de la réalité augmentée et la non-prise en compte du réel de la réalité virtuelle», résume-t-il, d’où l’élargissement constant du spectre de ces outils. Il faut dire que le lexique s’est nettement agrandi depuis quelques années: VR, AR, MR, 360; toutes ces technologies de réalité alternative constituent désormais un sous-secteur technologique (le XR) en forte croissance, où l’investisseur peut participer à travers de grands groupes cotés en bourse ou via des pépites aussi innovantes que pointues.

L’expert Salar Shahna a rebaptisé le World VR Forum qu’il préside et qui se déroule chaque année à Crans-Montana (VS), World XR Forum, afin notamment d’élargir le champ des compétences. Pour lui, l’épisode de la crise du Covid a donné un coup d’accélérateur à ces technologies, et notamment aux casques et plateformes de jeux vidéo. Une plateforme immersive se distingue en particulier, celle d’Oculus, filiale de Facebook. Pour Salar Shahna, «en réalité virtuelle, ceux qui ont bien réussi à fidéliser les utilisateurs et à générer des revenus significatifs sont ceux qui ont conquis le segment consommateur», avec Oculus Quest et Oculus Home, suivis de la PlayStation VR (du groupe japonais Sony). Un rapport récent de la firme de recherche Superdata a revu à la hausse le chiffre d’affaires du hardware et des logiciels XR: les ventes d’appareils VR, de casques AR/MR et de produits d’AR mobiles devraient générer 6,9 milliards de dollars en 2020, et 11,6 milliards en 2023, selon les projections. L’ICTjournal l’explique par l’arrivée de nouveaux produits sur le marché dès ce deuxième semestre, en raison du besoin des consommateurs de se divertir durant le Covid.

Acteurs de niche

Quant au segment professionnel, il a vu émerger des produits plus chers et plus sophistiqués, note Salar Shanha, à l’instar du casque virtuel du fabricant finlandais Varjo. Ce dernier vient de lever 46 millions d’euros, qui lui permettront d’accélérer le développement de ses casques XR. A l’opposé des casques VR d’Oculus Quest, qui coûtent entre 500 et 700 francs, ceux de Varjo atteignent 3000 à 3500 francs. Le constructeur taïwanais HTC fait également des casques «business» haut de gamme. «Les acteurs de niche ont décidé d’abandonner le segment consumer, qu’ils sont en train de céder à Facebook (Oculus). HTC et Varjo se repositionnent sur le segment entreprises, et le chinois Pico cible la clientèle des écoles», relève l’expert.

Dans la réalité augmentée, des étoiles montantes comme Magic Leap n’ont pas tenu leurs promesses: auparavant champion des indépendants, le fabricant de logiciels avait levé 3 milliards de dollars, mais n’a pas réussi à livrer un produit fonctionnel et se retire du marché consommateur, après avoir licencié en masse.

En résumé, sur le marché XR, Facebook est numéro un et Microsoft domine la réalité mixte avec sa paire de lunettes HoloLens, Qualcomm (avec ses processeurs) et Accenture l’emportent dans l’événementiel, tandis qu’Apple s’impose dans la RA sur mobile. Google et Samsung, un temps leaders, sont en retrait. Le marché de l’innovation n’est cependant pas entièrement limité aux Etats-Unis et aux géants de la tech, relève Salar Shahna: l’Europe de l’Est fournit parmi les meilleurs développeurs du monde. Il cite le cas du tchèque Beat Saber, finalement racheté par Facebook, ou du polonais SuperHot. Ou encore un succès mondial «made in Geneva»: Dreamscape Immersive, dans lequel ont investi Steven Spielberg, IMAX, Fox, Warner Bros et MGM Suisse. «Il faut chercher les nouvelles pépites, elles sont partout dans le monde.» A terme, Salar Shahna voit le plus de potentiel d’adoption dans la réalité augmentée et mixte, qui d’après lui peut réaliser des intégrations réalistes d’éléments virtuels dans le monde réel.

Pour John Plassard, les technologies XR bénéficieront en premier lieu au secteur du divertissement, avec ses multiples expériences immersives, qui peuvent être du domaine du gaming, mais aussi musicales et sportives. Le marketing expérientiel aussi en bénéficiera, les marques pouvant désormais offrir à leurs clients des moyens immersifs de découvrir les produits. La formation et l’éducation également: chimistes, pilotes ou médecins peuvent s’exercer en virtuel. Dans l’immobilier, acheteurs et locataires peuvent visiter les propriétés virtuellement, tandis que les architectes et designers d’intérieur peuvent utiliser la XR pour donner vie à leurs projets. Et enfin, le télétravail peut utiliser la XR pour supprimer les barrières de la distance, permettant de réunir dans une entreprise virtuelle les employés de par le monde. Tant de possibilités laissent penser que les estimations sur la taille du marché et les chiffres d’affaires pourraient être conservateurs.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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