Bilan

«Les réflexions à court terme n’ont aucun avenir»

La pression augmente sur les gestionnaires d’actifs, affirme le banquier Renaud de Planta. Associé senior chez Pictet, il pointe les «dangers» de l’indexation et affirme que la durabilité et l’ESG détrôneront à terme les produits passifs. Par Carla Palm*

  • Renaud de Planta: «Notre industrie est suffisamment robuste pour survivre à un bear market.»

    Crédits: Iris C. Ritter
  • «Dans dix ans, l’Asie pourrait être le plus grand marché d’épargne du monde.»

    Crédits: Iris C. Ritter

Comment les gestionnaires d’actifs peuvent-ils demeurer compétitifs? Que restera-t-il dans vingt ans du thème de la durabilité? Et pourquoi la vogue de l’indexation mijote-t-elle un déséquilibre social accru? Questions à Renaud de Planta, associé senior du groupe bancaire genevois Pictet.

A en croire Sfama (Swiss Funds & Asset Management Association), l’association de la branche, la Suisse compte quelque 8800 fonds autorisés. C’est trop?

Oui et non. Il y a toujours de la place pour de bonnes idées qui tiennent le coup, même si les chiffres donnent à penser autre chose. Prenons les fonds thématiques: ils permettent d’identifier des niches qui génèrent vraiment de la plus-value pour les clients.

C’est quoi, alors, un bon fonds?

C’est un fonds qui fournit une meilleure performance que d’autres fonds ou qui surpasse son benchmark. Il doit aussi donner accès à d’autres primes de risque. Au niveau thématique, les possibilités sont presque illimitées.

Pictet passe pour le pionnier de ces fonds thématiques mais, désormais, à peu près toutes les sociétés de fonds éditent ce genre de produit. De là est né le reproche que les fonds thématiques seraient du pur marketing. Qu’en dites-vous?

On entend cette critique depuis longtemps. Dans un secteur aux tendances durables, sur le long terme, il faut identifier les sociétés qui croissent plus vite que l’ensemble du marché. Il est possible que cette croissance ne se voie pas immédiatement à la bourse. Mais si la cadence peut être maintenue sur cinq à dix ans, la probabilité d’une surperformance augmente. Nous misons là-dessus. Contre une telle approche, les réflexions à court terme et la promotion de produits n’ont aucun avenir.

Les marchés prospèrent depuis longtemps, mais qu’arrivera-t-il à l’industrie notamment si la conjoncture fléchit et les bourses chancellent?

Il y a toujours eu des crises, cela n’a pas empêché l’industrie des fonds de croître. Des fonds plus petits ou alors spéculatifs disparaîtront peut-être et la consolidation augmentera. Mais notre industrie est suffisamment robuste pour survivre à un bear market.

C’est vrai en Suisse aussi?

L’un ou l’autre des nombreux guichets de vente de prestataires étrangers pourrait réduire la voilure ou se retirer entièrement. Ce serait une réaction cyclique typique d’une crise. Au-delà de ça, il y a hélas toujours en Suisse trop peu de substance dans la gestion d’actifs. Presque tous les fournisseurs étrangers n’ont ici qu’un bureau de marketing. Il y a encore de la marge.

Comment les fournisseurs de fonds peuvent-ils demeurer compétitifs?

La commercialisation accélérée de fonds indiciels et l’intérêt grandissant pour les actifs privés illiquides placent les fonds actifs sous une pression accrue. La barre est sans cesse plus haute pour les gestionnaires actifs. Seuls les plus forts survivent.

De sorte que les fournisseurs doivent se réinventer sans cesse?

Pas nécessairement. Je vois toujours de belles opportunités pour des équipes qui pratiquent une philosophie d’investissement claire, qui œuvrent sereinement, dont le personnel est stable et qui ont réussi à battre l’indice régulièrement ces dix dernières années.

Pour Pictet, trois domaines sont censés gagner en importance: l’Asie, les privés et la durabilité. Mais on entend les mêmes mots chez la plupart de vos concurrents. Tout le monde se cramponne aux mêmes branches?

Il y a de grandes différences. Notre stratégie n’est peut-être pas très originale, mais pour
la mise en œuvre nous sommes meilleurs.

Pourquoi?

Nous sommes plus patients et un peu plus clairvoyants.

Prenons la durabilité sur laquelle tout le monde mise désormais. Est-ce un comportement moutonnier aux dépens du rendement?

Je crois qu’il y a de la place pour beaucoup de fournisseurs, à condition qu’ils fassent du bon travail. La durabilité commence par une durabilité financière. Si une entreprise ne réussit pas à surmonter la prochaine crise, elle n’est pas durable. Prenons l’industrie financière: les fournisseurs qui ont disparu n’étaient pas durables, à l’exemple de Lehman Brothers. En comparaison, en tant que banque privée, nous sommes des forts en thème car, avec un ratio de fonds propres de 20%, nous sommes surcapitalisés. Aussi pouvons-nous, en toute bonne conscience, nous compter au nombre des pionniers de la durabilité. D’ailleurs, nous avons introduit le premier fonds «sustainability» en 1998.

Si tous s’y mettent, vous perdrez un jour votre caractéristique!

L’imitation est la forme la plus pure de l’estime. Ces vingt dernières années, nos clients ont investi avec succès plus de 10 milliards d’euros dans des actions orientées environnement, à l’instar de notre fonds Pictet-Water. C’est une évolution réjouissante. Les investisseurs qui insistent sur la durabilité incitent les entreprises soucieuses d’environnement à réduire leur coût de capital et à investir davantage dans la recherche et le développement.

L’exigence de durabilité peut-elle devenir excessive?

Non, car la durabilité se définit diversement. Il existe une saine concurrence d’idées, c’est la force du marché financier. Bien sûr, nous ne pouvons pas sauver le monde, mais nous pouvons être une partie de la solution.

Qu’entendez-vous par-là?

Nos problèmes environnementaux sont sous-estimés. Dans des domaines comme le renoncement au plastique, le traitement de l’eau et les infrastructures soucieuses de l’environnement, les entreprises ont encore beaucoup plus à faire. Mais pour leur R&D, elles ont besoin de capital et de nouvelles possibilités de financement. Ce sont là des opportunités que nous, en tant que société privée, devons exploiter. Si nous y parvenons, nos fonds axés sur l’environnement évolueront au-dessus de la moyenne ces cinq à sept prochaines années, j’en suis persuadé.

Que restera-t-il dans vingt ans du sujet durabilité au sein de l’industrie financière?

Le marché des capitaux évincera les entreprises qui n’agissent pas dans le respect de l’environnement. Prenons par exemple les groupes d’énergie traditionnels: quand ils ont remarqué que les énergies renouvelables avaient de meilleurs résultats en bourse, ils ont graduellement adopté une approche différente. L’activité est réorientée et l’argent continue d’affluer vers des sources d’énergie plus durables. Vu le volume croissant des investissements, l’influence sur la structuration des prix sur le marché d’actions augmente aussi. Cela envoie de puissants signaux aux responsables d’entreprises. Vu sous cet angle, dans vingt ans, toutes les entreprises seront beaucoup plus soucieuses de l’environnement qu’aujourd’hui.

Au début de notre entretien, vous avez mentionné l’indexation. De nos jours, aux Etats-Unis, plus de 50% de l’argent est géré passivement. Un revirement est-il possible?

Je viens justement de lire qu’aux Pays-Bas l’indexation diminue à cause des fonds ESG (environnement, société et gouvernance, ndlr). Beaucoup de caisses de pension préfèrent que leurs investissements soient ESG compatibles plutôt que de les placer passivement.

Qu’est-ce qui plaide contre les produits passifs?

Nous discernons les plus grands problèmes dans la gouvernance et la formation d’oligopoles. Les gestionnaires de fonds indiciels ne s’intéressent guère à la gouvernance des entreprises contenues dans leurs fonds, même si les régulateurs exercent désormais une pression à ce propos. Les trois grands fournisseurs de fonds indiciels aux Etats-Unis en détiennent une part de marché de 75%. Leurs importantes positions comportent désormais 20% des droits de vote, à tel point qu’ils approchent de la minorité de blocage dans bien des entreprises. Si ça continue ainsi, ces gestionnaires de fonds indiciels auront bientôt une influence déterminante sur des industries entières. Du coup, la concurrence diminue et la tendance aux oligopoles se renforce encore plus dans l’économie américaine.

Cette situation confuse pourrait-elle entraîner une crise financière?

A court terme, ce serait moins un déclencheur de crise qu’un amplificateur de crise. A plus long terme, je discerne un danger d’affaiblissement durable de l’économie de marché et des marchés d’actions. Les sociétés publiques sont gérées de manière toujours plus inefficace. A mon avis, ce n’est pas un hasard si la hausse de l’indexation et la disparition de sociétés sont corrélées.

Un cercle vicieux, donc?

Un cercle en tout cas. Aux Etats-Unis, le nombre de sociétés cotées a diminué de moitié ces vingt dernières années. De 8000 qu’elles étaient, il n’en reste que 4000. Le constat est le même pour l’Europe. En même temps, le nombre d’entreprises gérées par des fonds de private equity s’est multiplié. Je vois un rapport entre ces diverses tendances. L’indexation entraîne une moins bonne gouvernance, une concurrence amoindrie, une inefficacité accrue et donc une augmentation des buy-out de la part de l’industrie du private equity. Pour les emprunts, l’effet est encore plus extrême.

Pourquoi?

Lorsque, aujourd’hui, une société ou un Etat de la zone euro émet un emprunt, la BCE en achète déjà plus ou moins automatiquement 30% sur le marché secondaire. Elle est suivie par d’autres banques centrales qui, dans le contexte actuel, doivent aussi acheter de telles obligations. Puis s’y ajoutent les gestionnaires de fonds indiciels, si bien que 30% de plus sont placés. Et cela sans que le prix ne joue un rôle et sans vérification du risque-rendement. Il n’y a aucune discipline de marché et même une qualité au-dessous de la moyenne peut être placée presque automatiquement. Sans l’assouplissement quantitatif et sans les gestionnaires de produits indiciels, les spreads seraient plus élevés et les entreprises faibles disparaîtraient. Il manque la destruction créative qui rend les marchés efficients. Au final, l’indexation sur le marché d’actions et sur le marché des obligations entraîne de l’inefficacité dans les allocations et un déséquilibre social dans notre société.

Que voulez-vous dire par-là?

Le simple investisseur privé n’a accès qu’aux sociétés cotées. Le monde du private equity est réservé aux investisseurs très riches et institutionnels. En outre, les frais sur les marchés privés sont un peu plus élevés que pour les investissements cotés. C’est quand même le contraire de ce qu’on attendait, à l’origine, de l’indexation. Les investisseurs institutionnels font pression à cause des taux bas et des coûts élevés des gestionnaires actifs et encouragent ainsi les solutions d’investissement passives, mais ils omettent les effets collatéraux d’importance systémique.

Que peut-on faire?

Sensibiliser les clients et les autorités à ces effets collatéraux d’importance systémique. Et attendre que l’ESG et la durabilité s’imposent en détrônant quelque peu les produits passifs.

Jetons un coup d’œil sur l’Asie et la Chine. On y constate actuellement une ruée des banques privées et des gérants d’actifs. Pourquoi cet enthousiasme?

L’Asie devient très intéressante en tant que marché pour les fonds d’épargne. Ces derniers forment un indicateur retardé de la forte croissance économique et, ces derniers temps, ils ont notablement augmenté. Dans dix ans, l’Asie pourrait même être le plus grand marché d’épargne du monde, plus grand que l’américain. C’est pourquoi il faut se positionner là-bas, afficher une présence, séduire des clients et se façonner une réputation.

Mais tous les établissements financiers, grands et petits, sont déjà en Asie! Qu’y avez-vous fait jusqu’ici?

Nous avons joliment grandi, mais à partir d’une position modeste. Mais désormais s’annonce une ouverture des marchés, notamment en Chine. On y parle d’une possible ouverture du marché à la commercialisation de fonds étrangers. Cela changerait la donne, comme au Japon il y a vingt ans, où nous avions étoffé notre présence et, lorsque l’ouverture s’est bel et bien produite, ce fut un boulevard! Aujourd’hui, au Japon, nous faisons partie des trois plus grands fournisseurs de fonds étrangers.

Et cela pourrait se reproduire en Chine?

Cela pourrait, oui. Mais il y faudra sans doute plus de temps.

Quelles erreurs risque-t-on de commettre?

Le risque est de ne pas miser sur les bonnes personnes ni sur les bons produits.

Quel rôle Pictet souhaiterait-il jouer sur son marché d’origine, la Suisse?

Nous ne voulons pas être les plus grands mais les meilleurs dans la gestion d’actifs
et la gestion de fortune. Notre modèle gagnant se fonde sur la fidélisation de la clientèle, la performance, l’innovation et l’intégrité. Si nous nous y tenons, nous continuerons à réussir et nous renforcerons notre présence en Suisse alémanique.

Quels sont vos projets sur le plan des ressources humaines?

Le nombre de collaborateurs n’importe pas, nous voulons simplement embaucher les meilleurs.

C’est ce que disent aussi vos concurrents.

Chez nous, c’est différent. De nos jours, nous constituons pour les meilleurs talents un aimant encore plus fort qu’il y a vingt ans.

A cause des meilleures rémunérations ou de votre prestigieuse enseigne?

A cause de notre culture et du bien-être ressenti. Nous entendons remettre un établissement encore plus fort à la génération suivante. Chez nous, la stratégie ne varie pas. Nous réfléchissons à long terme et demeurons fidèles à nos valeurs et principes. Attendez-vous à ce que cela se reproduise lors de la prochaine crise financière. Alors le bon grain se séparera de l’ivraie. Jusqu’ici, nous avons toujours réalisé nos plus grands progrès dans les phases baissières.

* «Finanz und Wirtschaft»


Renaud de Planta

Marié et père de trois enfants, Renaud de Planta, 56 ans, a repris en septembre 2019 la fonction essentielle d’associé senior de Pictet. Dans ce nouveau rôle, il assure la communication à l’extérieur et la mise en œuvre de la stratégie du groupe bancaire alors que Nicolas Pictet, son prédécesseur, s’est retiré pour raison d’âge de la direction de sept membres. Renaud de Planta est arrivé à la banque privée genevoise en 1998, commençant par se soucier du renforcement de la gestion d’actifs. Auparavant, il avait été au service d’UBS en Asie et avait dirigé les activités de dérivés d’actions au plan mondial. Il a étudié l’économie et la finance à Saint-Gall et à l’Université de Chicago.

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