Bilan

Les femmes du Moyen-Orient, une clientèle à fort potentiel

Alors que  les femmes jouent un rôle de plus en plus actif dans l’économie, elles ont accédé au rang de superpuissance économique, si l’on en croit un article récent de la Harvard Business Review. Le segment global des consommatrices pèse en effet plus lourd que les économies de l’Inde et de la Chine réunies. En 2009, le revenu agrégé des femmes à l’échelle mondiale s’élevait à 13 000 milliards de dollars, et l’on estime qu’il atteindra 18 000 milliards d’ici à 2014. En comparaison, le PIB de la Chine passera sur la même période de 4400 à 6600 milliards, et celui de l’Inde de  1200 à 1800 milliards.

Aujourd’hui, les femmes contrôlent environ 27% de la richesse privée globale.  Elles sont par conséquent devenues un segment de clientèle attrayant pour les banques privées à Genève. Et en particulier, les femmes arabes. Des établissements comme l’UBS ont dédié de longue date des desks spécifiques aux femmes du Golfe. Parmi les plus petites institutions, la banque Arner, basée à Lugano, a ouvert un bureau en février à Genève, sous l’impulsion de son responsable Moyen-Orient et Afrique du Nord, Naaman Elbouri. Ce Lybien d’origine a préféré lancer cette activité depuis Genève plutôt que depuis Dubaï. La perception de plus grande stabilité économique de la Suisse a pesé dans la balance: «Nous pensons que Genève restera le lieu préféré pour gérer les fortunes moyen-orientales», déclare le responsable.

La banque Arner, qui gérait 3,4 milliards de dollars d’avoirs de clientèle à fin 2009, cible donc spécifiquement les clients arabes depuis ses nouveaux bureaux genevois et en particulier ceux de la région du Conseil de coopération du Golfe (GCC), zone qui inclut les riches principautés arabes et le vaste marché saoudien. «Nous voyons une croissance rapide en termes de clients du Moyen-Orient depuis Genève», indique Naaman Elbouri.

La banque a dédié un desk spécifiquement aux femmes arabes, une clientèle de plus en plus éduquée et présente dans le monde du travail, qui recherche de manière accrue l’indépendance financière. «Si nous considérons le marché moyen-oriental dans son ensemble, les femmes contrôlent 22% des 700 milliards de dollars de fortune de la région, selon Samar Hegazy, responsable adjointe du desk Moyen-Orient et Afrique du Nord. Et ce bassin d’avoirs privés croît à un rythme annuel de 8%.» Dans la seule zone GCC, les femmes détiennent quelque 246 milliards de dollars de fortune privée, qui devraient se hisser à 385 milliards en 2011. En Arabie saoudite, les femmes détiennent 12 milliards de dollars d’avoirs dormants, selon une estimation récente de la société de gestion Al Masah Capital. Aux Emirats arabes unis, la proportion de la fortune des ménages qui est aux mains des femmes s’élève à 22%, en ligne avec le reste du Moyen-Orient. «Le problème, c’est qu’il n’existe pas de conseil financier qualifié dans ces régions, constate Samar Hegazy, une Egyptienne qui a travaillé vingt ans dans des banques privées à Dubaï avant de rejoindre Arner à Genève. Les femmes moyen-orientales peinent à trouver un conseil adéquat et personnalisé qui corresponde à leurs situations financières souvent complexes».

Quels sont les besoins de ces femmes? Devenir plus éduquées dans le domaine financier et ne plus être des investisseurs passifs, explique Samar Hegazy. «Les femmes du Golfe cherchent des conseillers qui peuvent les aider à comprendre les différents instruments financiers et les risques qui y sont associés, plutôt que d’être toujours perçues comme des clientes conservatrices.»

UN VASTE MARCHE Les femmes du Golfe contrôleront quelque 385 milliards de dollars d’avoirs privés en 2011.

 

Cela ne signifie pas pour autant que les femmes du Golfe vont se muer en preneuses de risques financiers inconsidérés: «C’est une catégorie d’investisseurs qui garde une préférence pour les classes d’actifs traditionnelles. Elles visent avant tout des placements stables et une protection du capital.» Les femmes saoudiennes en particulier montrent une propension à s’engager à moyen et long terme plutôt qu’à faire du trading ou à adopter des comportements spéculatifs comme cela peut être le cas pour le sexe opposé. L’augmentation des divorces

Dans la vie d’investisseur d’une femme arabe, la famille joue néanmoins un rôle toujours important en ce qui concerne la gestion de sa fortune. Toutefois, note Samar Hegazy, cette tendance décline graduellement à mesure que les femmes deviennent plus indépendantes et sophistiquées dans leur compréhension de l’argent.

L’un des facteurs sociologiques expliquant la montée de cette nouvelle classe de femmes investisseurs est le taux de divorce élevé au Moyen Orient, qui incite les femmes à rechercher des conseillers qui les aident à assurer une sécurité financière pour elles-mêmes et leurs enfants. Le profil type d’une femme investisseur du Golfe peut se subdiviser en trois catégories, selon Samar Hegazy: l’entrepreneuse (un secteur encore embroyonnaire); la bénéficiaire d’un héritage familial; et enfin la femme divorcée ou mariée à un homme très fortuné ayant plus d’une épouse. Les femmes de cette région se trouveront fréquemment dans des situations financières complexes, telles que lors d’un héritage impliquant plusieurs épouses. «Ces aspects peuvent rendre la sécurité financière des femmes du Moyen-Orient quelque peu précaire, releève Samar Hegazy. C’est pourquoi elles ont à cœur de protéger leurs droits face à des parties tierces tout en souhaitant préserver une confidentialité absolue autour de leurs affaires financières.»

Cela explique aussi pourquoi les femmes arabes mettent l’accent, dans leurs contacts avec leur conseiller financier sur l’empathie, la confiance, le conseil personnalisé, et sont plus à l’aise lorsqu’elles sont conseillées par des femmes du Moyen-Orient. Les affinités culturelles et religieuses sont importantes pour cette clientèle, d’autant que le marché des produits compatibles avec la sharia (loi coranique) a le potentiel de les intéresser fortement. «Les femmes apprécient les investissements éthiques. Les produits islamiques offrent cette caractéristique», souligne Samar Hegazy. Elle note que l’offre pour ce type de produits reste très limitée pour la clientèle privée, mais prédit qu’avec l’expansion de ce marché, «on assistera à un transfert des placements conventionnels vers les produits islamiques».

 

L'HISTOIRE D'ARNER

Une banque tessinoise Le groupe est présidé par Kurt Schiltknecht,ex-chef économiste de la BNS et banquier de renom

Créée il y a vingt-quatre ans à Lugano, la banque Arner s’est historiquement spécialisée dans les clients italiens et latino-américains depuis ses bureaux de Lugano, Nassau et Sao Paolo. Le groupe compte aujourd’hui 250 collaborateurs. La succursale genevoise prévoit d’employer 15 personnes d’ici à 2012. La banque est en mains de quatre familles et son conseil est présidé par Kurt Schiltknecht, qui a servi au fil de sa carrière comme chef économiste de la BNS, président de la Banque Leu, administrateur de la BZ Bank et professeur d’économie à l’Université de Bâle.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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