Bilan

Les femmes veulent prendre en main leurs finances

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes veulent prendre en main leurs affaires d’argent. «Il ne s’agit pas forcément de personnes fortunées. Les femmes ont maintenant pour la plupart une vie active. Beaucoup souhaitent d’abord faire fructifier l’argent de leur retraite. Parallèlement, l’évolution des rôles dans la famille et l’éventualité d’un divorce les dissuadent de déléguer la question des finances à leur époux, comme il en était encore récemment d’usage», déclare Sandra Gisin Schweri. Directrice de l’Institut banque et finance à la HES des sciences appliquées de Zurich, cette quadragénaire appartient au Smart Ladies Investment Club (SLIC). Implanté à Zurich, Bâle et Berne, le cercle compte 350 membres et enregistre une nette augmentation de la participation des femmes de 30 à 40 ans.

En tant que club d’investissement, le SLIC a d’abord pour vocation de mettre en commun les fonds des membres et de faire des placements sur les marchés financiers. Mais il joue aussi un rôle important en termes de formation. L’association a mis sur pied un institut interne, le FIPS (Frauen Investment Planung Schule) qui propose des modules «learning by doing». «Nous organisons des séminaires avec des spécialistes et nous animons une douzaine de groupes, explique Rosmarie Oehninger, présidente du SLIC. Les participantes intègrent une équipe qui doit faire fructifier une mise de départ. Les rencontres mensuelles permettent d’acquérir des connaissances et de partager les expériences.»

Autre initiative en direction des femmes: Antoinette Hunziker-Ebneter, CEO de la société Forma Futura Invest, a organisé à Zurich un premier événement à la fin de l’été qui a attiré 80 participantes. L’ancienne directrice de la Bourse électronique suisse a organisé un forum d’informations, en association avec le Bureau de l’égalité de la ville. Car l’égalité des sexes passe aussi par l’accès à la finance. Pour Antoinette Hunziker-Ebneter, c’est impératif: «Les femmes doivent s’intéresser davantage aux questions d’argent.»

 

CONSEILS En Suisse romande,  le créneau «Femmes et finance» s’avère désespérément vide.

Une évolution récente

Force est de constater que beaucoup femmes se sentent encore intimidées par les questions d’argent. Le fait qu’une majorité de femmes siège maintenant au Conseil fédéral ne doit pas nous faire oublier que les citoyennes de ce pays n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1971. Le nouveau droit du divorce qui accorde des droits égaux aux deux époux en matière financière est quant à lui entré en vigueur en 1988, il n’y a même pas vingt-cinq ans. Or, les femmes n’en détiennent pas moins un confortable patrimoine. En Suisse, quelque 450 milliards de francs sont entre mains féminines, soit le quart de la fortune globale. Comme leur espérance de vie est plus élevée, elles captent la majorité des héritages.

Pour la nouvelle génération, l’indépendance financière est acquise. Toutefois, la légitimité en matière de finance ne va pas encore de soi. Le plus préoccupant: les femmes restent peu conscientes qu’en limitant le taux d’activité professionnelle, elles amputent parfois gravement leur capital-retraite. Il leur faudrait considérer ce problème suffisamment tôt avec leur banquier.

Denise Elfen a ouvert sa société de gestion de fortune dédiée à une clientèle féminine en 1987 à Genève. «Ma mère s’est retrouvée veuve à 50 ans. Je l’ai vue complètement perdue face au moindre relevé bancaire. C’est ce qui m’a décidé à faire ce métier.» Aujourd’hui, 40% de ses clients sont des hommes: des proches des clientes d’origine. «Les femmes conseillères sont plus à l’écoute de leurs clientes, qui leur font davantage confiance. Face à une dame qui ne comprend rien, un homme fera moins facilement l’effort d’expliquer les mécanismes», relève-t-elle.

Le manque de connaissance en finance peut avoir des conséquences fâcheuses. «J’ai souvent constaté des abus. Dans ces cas-là, nous sommes allés en justice et nous avons gagné, poursuit Denise Elfen. J’ai découvert des portefeuilles où figuraient des produits qui n’avaient rien à y faire. Par exemple des options dans le patrimoine d’une retraitée. Les banques profitent de la naïveté des clients pour leur placer leurs propres produits, comme des obligations qu’elles ont elles-mêmes émises, dont la qualité peut se révéler douteuse.»De nécessaires business angels

«Dans les clubs de business angels, les femmes ne sont d’ordinaire guère plus de 3%. Mais nous faisons beaucoup d’efforts pour les intéresser à cette activité et leur part atteint chez nous 30%», déclare Brigitte Baumann, fondatrice de Go Beyond. Cette chimiste de formation réunit des investisseurs prêts à coacher de jeunes entrepreneurs. La mise de départ s’élève à 10 000 euros et les fonds sont mis en commun pour être investis dans des start-up. «Il est regrettable que les femmes soient si rares dans ce domaine. Elles sont les plus à même de soutenir les projets d’entreprises d’autres femmes car elles comprennent mieux les produits et les services proposés. De leur côté, celles-ci peinent à trouver un financement auprès des canaux traditionnels», ajoute-t-elle.

A son poste d’observation, cette titulaire d’un MBA en finance de la Wharton School note que les femmes apprécient un engagement social. «Ce qui les motive, c’est d’être utile plus que de gagner de l’argent. Leur récompense, c’est de voir une société qu’elles ont capitalisée, réembaucher du personnel et s’étendre à l’étranger.»

Femme et business angel? On en est au tout début. «Il faudra des campagnes d’informations sur cinq ou dix ans pour que les femmes s’intéressent à ce domaine. Dans les classes de MBA de l’IMD, je constate déjà beaucoup d’intérêt chez les participantes. Elles voient dans une telle activité une opportunité de rester sur le terrain professionnel au moment où leurs enfants sont en bas âge.»La Banque Cantonale Bâloise pionnière

Du côté des banques, la Banque Cantonale Bâloise (BCB) fait œuvre de pionnière avec une section Lady-Consult lancée en 1997. «La vie active des femmes est différente de celles des hommes, indique le site Internet. Leur carrière professionnelle s’interrompt souvent lorsqu’elles deviennent mères. Elles travaillent à temps partiel et leurs revenus baissent. C’est pourquoi nous leur proposons des solutions financières spécifiques.» La BCB garantit à ces clientes la possibilité d’être conseillées par une femme dans l’ensemble de ses services.

La Banque Coop propose depuis 2001 un programme Eva. Il s’agit d’un conseil personnalisé, ainsi que de manifestations et de publications. Selon la firme, c’est l’un des rares programmes ouvert à tous les types de clientes, que ce soit pour de la gestion de fortune ou une hypothèque. «Le nombre d’adhérentes affiche une croissance à deux chiffres. Les manifestations sont très appréciées en tant que plate-forme de réseautage», révèle Brigitte Haide, porte-parole. Qui note que l’intérêt de la clientèle est bien plus vif côté alémanique. Plus modestes, les grandes banques lancent ponctuellement des opérations de séduction pour placer des fonds de prévoyance à la clientèle féminine.

En Suisse romande, le créneau «Femmes et finance» s’avère désespérément vide. «Ici, c’est le désert, sanctionne Denise Elfen. Pourtant, il y a maintenant assez de professionnelles dans le métier, ne serait-ce que pour garantir aux clientes la possibilité de parler à une conseillère.»À quand un label  «women friendly»

Sociologue à l’Université de Genève, Laurence Bachmann soutient dans sa thèse* que les femmes s’émancipent à travers leur rapport à l’argent. Séparer dans son porte-monnaie son argent personnel de l’argent du couple, acheter une maison avec deux hypothèques différentes sont autant de moyens de marquer son autonomie.

Le fait que les spécificités de la clientèle féminine tombent dans une sorte de trou noir n’étonne guère la chercheuse. «Historiquement, les femmes ont longtemps été exclues de l’espace public et reléguées au foyer. Encore aujourd’hui, l’association entre les femmes et l’argent ne va pas de soi. Et personne ne les incite à faire ce pas.» Selon l’universitaire, ce serait au monde politique de faire évoluer la formation afin d’intéresser les femmes à la finance.

«Regardez McDonald’s. Pour faire face à la pression sociale, la compagnie fait maintenant dans l’écologie et trie ses déchets. La finance ne va pas s’engager spontanément en faveur des femmes. Mais si l’on rend visible l’asymétrie, cela peut motiver des efforts. Le contexte actuel est très différent de celui des années 1970 où le machisme était parfaitement toléré. Aujourd’hui, la société se veut égalitaire.»

Du côté des banques, à quand un label «Women friendly» indiquant: «Ici nous prenons au sérieux les attentes des femmes?»

 

* Laurence Bachmann, De l’argent à soi. Les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l’argent. Presses universitaires de Rennes, 2009.

 

STRATEGIE

Les femmes privilégient la prudence  Les hommes s’attachent avant tout à la question du rendement pour choisir des titres.

La constatation tient du cliché. Mais elle reflète la réalité, comme le démontrent de multiples études. Allergique au risque, madame tient avant tout à conserver son capital. Bourré de testostérone, monsieur est prêt à prendre les plus grands risques dans l’espoir de réussir l’opération du siècle. Professeure à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, Renate Schubert a identifié des «Girl stocks» et des «Boy stocks». Les femmes aiment les compagnies actives dans l’alimentation, la mode et le développement durable.

Elles se sentent concernées par la stratégie et les produits des entreprises dans lesquelles elles investissent et s’engagent pour le long terme. De leur côté, les hommes penchent pour la technologie, les machines et le sport. Renate Schubert souligne que certaines Girl stocks présentent des rendements très inférieurs aux Boy stocks.

Effrayées par l’idée des pertes, même peu importantes, elles sous-estiment la possibilité de gros gains et investissent de manière très conservatrice. Dans la pratique, elles ont moins d’actions que les hommes dans leur portefeuille et préfèrent les titres les moins volatils. Elles ne goûtent guère les produits dérivés, qui séduisent typiquement une clientèle masculine.

 

PERFORMANCE

Les groupes mixtes enregistrent les meilleures performances  Une chercheuse a comparé les résultats de clubs d’investissement de femmes et d’hommes aux Etats-Unis.

Les femmes investiraient-elles de manière plus avisée que les hommes? C’est en tout cas la conclusion de Brooke Harrington, une chercheuse qui a étudié les clubs d’investissement aux Etats-Unis entre 1986 et 1997. Cette décennie a été marquée par la démocratisation des titres financiers, autrefois réservés à une élite. Par l’intermédiaire de ces groupes, environ 10% de la population américaine a déversé des milliards de dollars sur les marchés boursiers. Aux Etats-Unis, les femmes constituent 60% des membres de ces clubs. C’est pour elles la façon la moins intimidante d’accéder à la finance. Ayant souvent dépassé la cinquantaine, elles tentent de compenser par des bénéfices boursiers la faiblesse de leur capital-retraite.

Brooke Harrington observe que les clubs d’investisseurs féminins ont dégagé des résultats meilleurs que les clubs exclusivement masculins. Mais ceux qui performent le mieux sont les groupes à composante mixte. La circonspection des unes formant une symbiose idéale avec le caractère offensif des autres. M. de La Palisse ne dirait pas mieux.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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