Bilan

Les gérants chinois viennent s'inspirer du modèle de la place financière de Genève

Ils étaient une dizaine, venus de Beijing et de Shenzhen pour visiter Genève et les alentours. Leur séjour d'une semaine s'est achevé le 14 février, avec la célébration du Nouvel-An chinois dans la station de Crans-Montana.Ces jeunes financiers de l'Empire du Milieu, curieux de la Suisse, ne sont pas n'importe qui: directeurs généraux, directeurs généraux adjoints et directeurs d'investissements dans leurs firmes, ils représentent ensemble 25% du marché chinois de la gestion de fonds de placement.

Un marché qui connaît un essor fulgurant. En 2009, quelque 20 millions de comptes de courtage et de fonds de placement ont été ouverts.Venus officiellement en «voyage d'études» à la Cité de Calvin, ils ont suivi un séminaire de formation sur la place financière suisse, organisé par la société genevoise de logiciels bancaires New Accesset son fondateur Alexis Sikorsky. Les thèmes abordés allaient de la création d'une banque privée au développement des family offices, en passant par les affaires UBSet Madoff.Un voyage de reconnaissance

Discrets et peu diserts, les gérants se faisaient traduire les conférences en mandarin. Mais très vite, lors des débats, leurs connaissances d'anglais, parfois de français, se dévoilaient comme par miracle à mesure qu'ils s'enflammaient dans les discussions, et que se révélait leur surprenant degré d'information sur tout ce qui se passe de ce côté-ci de la planète. Invités par TX Investment Consulting, un consultant en investissements de Beijing, les gérants de fonds ont exigé une discrétion totale sur leurs noms ainsi que les noms de leurs firmes. Une démarche peu habituelle dans nos contrées, où l'on a coutume de voir les promoteurs vanter leurs fonds, et surtout lorsque l'on connaît le potentiel commercial des produits de placement chinois auprès des investisseurs d'Europe.

Mais les gérants de fonds chinois ont d'autres priorités.En effet, il est actuellement très difficile pour un particulier basé hors de Chine d'accéder à leurs produits. La raison en est simple: à ce jour, l'industrie des fonds de placement chinoise est en mains étatiques, directement ou indirectement. En effet, toutes ces firmes sont contrôlées par des banques, des assureurs, des sociétés de Bourse, des sociétés d'investissement et de trusts, qui à leur tour sont toutes étatiques. Lorsqu'une coentreprise de gestion de fonds se crée avec une firme étrangère, la majorité va toujours à l'Etat chinois. Aucune personne physique, même chinoise, n'a le droit d'être actionnaire d'une firme de gestion du pays. Telles sont actuellement les règles du jeu.Vers la gestion de fortuneMais les choses sont en train de bouger: un projet de loi prévoit de modifier l'actuelle loi chinoise sur les fonds de placement en vue de permettre à des particuliers de devenir actionnaires. Un pas vers la privatisation est franchi. On arrive là au but réel du voyage: «Mes clients s'intéressent à connaître la situation de l'industrie de la gestion d'actifs en Europe. Ils sont venus pour faire l'état des lieux et pour s'en inspirer. La Suisse est très reconnue pour cette industrie. Ils ont ainsi pu établir de premiers contacts», résume Yixiang Lin, président de TX Investment Consulting.

Cet intérêt n'est pas dû au hasard: ces Chinois, dans leurs pays, sont pionniers de cette industrie, puisqu'ils étaient présents dès sa naissance, il y a à peine douze ans. Leur but: «posséder un jour leur propre société ou gérer leur entreprise actuelle en tant qu'actionnaires», souligne Yixiang Lin. «Cette industrie chinoise des fonds de placement va mûrir et se transformer en gestion de fortune, c'est une question de temps», pronostique Alexis Sikorsky.Le chiffremutationL'industrie chinoise des fonds de placement va se transformer en gestion de fortune.

PME, pourquoi aller en ChineLe marché A priori, du point de vue d'une PME romande, s'installer en Chine peut paraître coûteux et hautement risqué, constate Alexis Sikorsky. Mais le raisonnement est simple: «Il existe, par exemple pour le marché des logiciels de banques dans lequel j'opère, trois types de marchés. Les pays développés n'offrent plus qu'un marché du renouvellement. Ensuite, on trouve les places financières encore moyennement bien équipées telles que Dubaï, Singapour et Hongkong. Et enfin, il y a les pays émergents. Là, il faut faire des choix.» L'entrepreneur genevois a vite fait son calcul: «Etant donné la taille de son marché, et à prise de risque équivalente, il n'y a pas mieux que la Chine.»Le relationnel Alexis Sikorsky évoque en outre les affinités personnelles qu'un patron de PME peut avoir avec l'un ou l'autre pays. «Je suis pour ma part un amoureux de l'Asie et pour entrer en Chine je ne suis pas pressé: je prendrai tout le temps de connaître ce pays, le marché et les clients.» Après avoir ouvert à Singapour, il prévoit de créer un bureau à Beijing pour 2011-2013. Mais dans tous les cas, «mieux vaut avoir un partenaire chinois», assurent Yixiang Lin et Alexis Sikorsky. Ce dernier en est témoin: «Il m'aurait été impossible de m'installer en Chine en direct, hors partenariat.» Son partenaire est TX Investment Consulting. Il regarde Yixiang Lin: «C'est lui qui m'a montré le chemin en Chine. Sinon, je me serais vite perdu», admet-il en toute modestie.

Histoire d'un flopUBS n'a pas joué très finParce qu'elle s'est concentrée exclusivement sur la clientèle institutionnelle, la grande banque suisse a réussi à perdre de l'argent en Chine durant l'année boursière record de 2007.Implantation Ce ne sont pas juste les PME, mais aussi les multinationales qui feraient bien d'écouter leurs partenaires chinois lorsqu'ils investissent dans le pays. L'histoire de UBS se raconte encore sur la place de Beijing. La grande banque suisse a racheté, en 2006, une société de négoce et de courtage locale, Beijing Securities Co. A peine l'accord était-il signé, que la grande banque a immédiatement vendu 21 des 27 agences, affichant un désintérêt total pour le marché des particuliers, et préférant se concentrer sur les activités de banque d'affaires pour institutionnels. Sauf que la Chine, ce n'est pas Londres ou Hong-kong: c'est un marché où les petits boursicoteurs sont rois, car ils placent 3,7 milliards de dollars en Bourse. Quelque 20 millions comptes de courtage et de fonds de placement s'ouvrent chaque année. Cette stratégie a valu à UBS de perdre de l'argent en Chine durant l'année boursière record de 2007, alors qu'au même moment, les 21 agences qu'elle avait vendues ont rapporté des gains historiques. En général, la perception de UBS reste excellente en Chine, où elle se classe neuvième dans le conseil en émissions d'actions sur le continent. Mais cette image d'un géant qui entre avec ses gros sabots et qui importe des recettes inadaptées fait encore sourire sur la place de Beijing. Marché chinois: craintes exagérées?Les analystes calment le jeu. La bulle immobilière et boursière serait gérée de façon rigoureuse par le gouvernement, qui a stabilisé l'offre de liquidité.

Alors que s'ouvre l'année du Tigre, les analystes ne craignent plus de redevenir offensifs sur la Chine, malgré l'alerte à la bulle immobilière qui a traversé les salles de marchés de la planète. Les valorisations des actions de l'Empire du Milieu restent attrayantes, selon William Fong, de Baring Asset Management (Barings): «Malgré l'expansion continue de l'économie chinoise, les cours des actions ne reflètent toujours pas leur plein potentiel.» Selon lui, les craintes d'une surchauffe sont surfaites. «La Chine a réalisé une stabilisation économique remarquable grâce au développement des infrastructures financé par l'Etat. La croissance de 8,7% du PIB en 2009 en est témoin.»Les taux d'intérêt vont monter en Chine, mais William Fong minimise l'ampleur de la bulle spéculative: «Les nouveaux crédits octroyés en 2009 sont principalement utilisés pour financer des travaux publics et des équipements industriels, assure-t-il. Suggérer que ces crédits sont avant tout consacrés à la spéculation boursière et immobilière est erroné.» William Fong est persuadé que la Chine parviendra, par la poursuite de son développement interne, «à digérer les crédits non performants, s'ils devaient se multiplier».Pas de réévaluation du RenminbiPour cette année, il recommande d'investir dans les biens de consommation, qui profitera de dépenses accrues, ainsi que dans les banques et les assurances, qui bénéficieront de la hausse des taux courts et longs.Ursina Kubli, économiste à la Banque Sarasin, considère également la croissance chinoise comme solide, rappelant que les 10,7% de progression du PIB au quatrième trimestre de 2009 dépassaient nettement les attentes. «Le seul problème est la hausse des prix», souligne-t-elle. Mais le gouvernement a plusieurs remèdes à son arc. Contrairement à l'avis de Jim O'Neill de Goldman Sachs, elle pronostique que la Chine ne réévaluera pas le renminbi en 2010, «car cela menacerait la reprise de ses exportations». En revanche, le gouvernement freinera la croissance du crédit et introduira des règles pour prévenir la bulle.«Plus que par les taux d'intérêt, la Banque centrale de Chine influence l'économie à travers les mécanismes de limitation de la liquidité et des prêts», explique Alessandro Bee, analyste crédit à la Banque Sarasin. Selon lui, la Banque centrale essaiera de stabiliser l'expansion de la masse monétaire à 15-18% en 2010, en élevant les exigences de réserves des banques commerciales tout en restreignant leurs prêts, et en relevant le taux d'intérêt sur les bons qu'elle leur vend. «Ces mesures entraîneront une nette réduction de la valeur des actifs risqués tels que les actions et la pierre», dit-il. La croissance monétaire en Chine devrait ainsi revenir à des niveaux soutenables en 2010.

 

 

 

 

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