Bilan

Les hedge funds britanniques confirment leur exode à Genève

L'annonce de l'ouverture d'un bureau de 50 personnes à Genève par le hedge fund anglais Blue Crest rend tangible un mouvement invisible de relocalisation financière. A Londres, dans son bureau dominant la City, David Butler, fondateur de Kinetic, est d'ailleurs formel: «En avril dernier, le gouvernement britannique a augmenté de 40% à 50% la tranche maximale d'imposition sur le revenu et Bruxelles a proposé une directive très restrictive sur les hedge funds. Avant ce choc, nous avions aidé 23 hedge funds à ouvrir des bureaux et dans quelques cas à déménager en Suisse. Depuis, c'est 15 et il s'agit de beaucoup plus gros fonds.» Son avis a valeur de sondage. Kinetic est spécialisée dans les services de logistique aux hedge funds. Elle compte 350 clients parmi les quelque 750 hedge funds estimés avoir un siège sur les bords de la Tamise.Payés facilement de 10 à 20 millions de francs par an, les gérants de hedge funds sont forcément sensibles à leurs feuilles d'impôts. Ils pratiquent aussi toutes sortes de stratégies alternatives à celles des fonds de placement classiques, raison pour laquelle ils ne sont généralement pas régulés. Dans une industrie qui ne communique même pas à ses clients ses recettes pour spéculer à la baisse ou élaborer des stratégies d'arbitrage, la transparence demandée par Bruxelles équivaudrait à mettre la clé sous la porte.A l'inverse, la place financière suisse cherche, depuis plusieurs années, à se rendre attractive pour les hedge funds. Non pas qu'il n'y en ait pas. David Butler estime leur nombre à 130. Mais l'Association suisse des banquiers souhaite augmenter ce chiffre et en a même fait une des priorités de son Masterplan à l'horizon 2015. Pour être compétitive, la Suisse a ratifié la Convention de La Haye sur les trusts en juillet 2007. Elle a introduit, la même année, dans la nouvelle loi sur les placements collectifs un statut d'organisation privilégié par les hedge funds: le limited partnership. Enfin, un projet de circulaire fiscal permet aux cantons de diminuer, au coup par coup, l'assiette sur laquelle les gérants de hedge funds paient leurs impôts.Pourtant, à quelques exceptions près, rares ont été les relocalisations de hedge funds rendues publics. Cela tient, en partie, à leur discrétion. Ils ne sont pas obligés de s'enregistrer auprès d'une quelconque autorité puisque les fonds sont généralement placés dans un paradis fiscal qui délègue à une équipe de gestion établie ailleurs le soin des investissements. David Butler n'a, toutefois, pas de doute que sur l'accélération du phénomène.Pourtant, le diable est dans les détails. Par exemple, le hedge fund Brevan Howard, dont le déménagement en Suisse a été annoncé fin septembre par le Financial Times , s'est depuis quelque peu rétracté. Son porte-parole David Payne explique que l'entreprise n'ouvrira, en réalité, qu'un bureau en Suisse. «Nous suivons nos managers et si l'un d'eux veut s'installer en Suisse, pas de problème. Mais nous n'allons pas déménager notre siège.»Des arguments qui font moucheLawrence Staden, fondateur de GLC, un hedge fund enregistré auprès du gendarme des marchés britanniques, la FSA, est encore plus catégorique. «Une des libertés que vous donne le fait de bien gagner votre vie, c'est de choisir où vous habitez. Si c'est votre argent qui dicte ce choix à quoi sert-il?» Né dans l'East End de Londres, Lawrence Staden apprécie la Suisse mais n'y déménagera pas. Pas pour une raison fiscale en tout cas.La fiscalité n'est cependant pas tout. Dans les statistiques que donne David Butler sur ses clients qui ont ouvert un bureau en Suisse, un chiffre surprend: plus de la moitié de ces hedge funds privilégie Genève par rapport à d'autres cantons fiscalement plus attractifs comme Zoug. Or, la différence d'impôts entre Genève et Londres n'est pas si importante. Dans le nouveau système britannique, les revenus des gérants seront taxés à 50% contre environ 43% à Genève et seulement 25% à Zoug. Dès lors pourquoi ce plébiscite pour le bout du lac? «D'abord, Genève concentre déjà les deux tiers des hedge funds actifs en Suisse auxquels s'ajoutent les fonds de fonds. Cela signifie qu'il y a un pool de talents dans lequel puiser», répond David Butler. Dans les couloirs de la conférence Hedge 2009, une gérante donne une autre explication: «La crise et le problème de réputation lié à l'affaire Madoff ont fait très mal à l'industrie genevoise des fonds de fonds. Les gérants de hedge funds sont enclins à se rapprocher de leur clientèle fortunée.»Futur choc fiscalCela explique sans doute qu'une bonne partie des hedge funds anglais qui viennent en Suisse se contente d'ouvrir des bureaux de représentation. Mais ce n'est peut-être qu'un début. La nouvelle fiscalité britannique n'a, en effet, pas encore commencé à vraiment mordre.La plupart des hedge funds sont payés de deux manières. Ils touchent des commissions de gestion fixes de l'ordre de 2% par an sur les fonds qu'on leur confie pour payer la logistique. Ils touchent, en plus, des commissions variables comprises entre 10% et 20% sur la performance des fonds. Or, ce système est caractérisé par la «high water mark» (la ligne d'eau la plus élevée). En d'autres termes, ces commissions de performance ne se déclenchent que lorsque la valeur du fonds dépasse celle jamais atteinte dans le passé. La plupart des hedge funds n'ayant pas encore retrouvé leurs niveaux d'avant la crise, ils ne toucheront pas ces commissions de performance en février prochain. Leurs feuilles d'impôts 2010 ne seront, par conséquent, pas aussi douloureuses que le suggère le chiffre de 50%.Néanmoins, au fur et à mesure que les hedge funds vont renouer avec la performance, le différentiel fiscal avec la Suisse risque d'apparaître de plus en plus flagrant. D'autant qu'il s'agit d'individus qui ont un sens aigu de l'économie. Naturellement, il ne leur a pas échappé que les déficits - et donc les impôts de demain - n'ont pas dérapé en Suisse alors que c'est le cas en Grande-Bretagne.En outre, si la directive européenne sur les hedge funds est en train d'être vidée de sa substance par la présidence suédoise, il n'a pas non plus échappé aux hedge funds que la Suisse n'est pas dans l'Union. A l'inverse, ils ont été déçus par l'attitude tant du gouvernement que de l'opposition britannique qui ne les ont pas défendus lors de l'offensive de Bruxelles. Sur le qui-vive, ils s'installent en Suisse un peu comme on contracte une assurance.

Le Chiffre130 Le nombre estimé de hedge funds déjà installés sur le territoire suisse

 

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