Bilan

Les MAIRES, héros inattendus de la globalisation

Loin de produire le nivellement du monde, la globalisation renforce le besoin de compétitivité au niveau local. Les maires des villes se distinguent dans la bataille pour attirer talents et investissements. Visite guidée.#par Fabrice Delaye en collaboration avec Jean-Philippe Buchs - Bilan No.254 - 30.07.2008 A en croire le dernier classement du consultant britannique en ressources humaines Mercer, les maires, syndics ou présidents de villes suisses peuvent installer leurs chaises longues sous les frondaisons d'un parc et se réjouir de leur bonne fortune. Ce classement des villes pour leur qualité de vie place Zurich en première place mondiale et Genève en seconde. Malheureusement, ce rang va devenir de plus en plus difficile à défendre. D'abord, à regarder d'autres rankings, on s'aperçoit que les deux métropoles ne sont plus aussi bien positionnées. En 2006, The Economist plaçait Genève au 9e et Zurich au 10e rang pour leur qualité de vie. Le Reader's Digest, qui évalue les villes en mettant l'accent sur leurs qualités environnementales, classe Genève et Zurich au 11e et 12e rang mondial. L'International Congress Convention Association n'a plus de cités suisses dans son top 20 des villes de congrès. Et MasterCard place Zurich au 15e et Genève au 40e rang mondial des meilleures agglomérations financières. Bien sûr, il ne faut pas attacher trop d'importance à ces classements. Ils n'indiquent pas de recul de l'attractivité des villes helvétiques mais plutôt le rattrapage, parfois à marche forcée, de cités qui n'ont souvent pas été aussi bénies par la nature et l'histoire. Par contre, ils signalent un sous-produit inattendu de la globalisation: la compétition entre villes. Ce n'est pas un hasard si partout dans le monde, on assiste à un phénomène de renaissance urbaine. On ne compte plus les cités qui se sont réinventées en retrouvant leur front de mer ou leur fleuve comme Baltimore, Lisbonne, Bilbao ou Hambourg. Depuis que Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, a inauguré la tendance, les écoquartiers fleurissent de Malmö en Suède à Dongtan à Shanghai. Les infrastructures de transports comme celles de Curitiba au Brésil, qui a éliminé les embouteillages, deviennent des études de cas qu'on cite abondamment dans des réunions comme le World City Summit, dont la première édition vient d'avoir lieu à Singapour, ou le Global City Forum, qui aura lieu à Abou Dhabi en janvier prochain. L'apparition de ces réunions le confirme: la ville passionne. Et s'il y a à cela des raisons démographiques évidentes - pour la première fois dans le monde en 2007, la population urbaine a dépassé la population rurale - urbanistes et économistes distinguent un autre phénomène derrière cet engouement. Contrairement à ce qu'a affirmé l'éditorialiste du New York Times dans un best-seller de 2005, la globalisation ne rend pas le monde plat. «Quand le monde est plat, écrivait en effet Thomas Friedmann, vous pouvez innover sans avoir à émigrer.» Faux, répond Richard Florida, professeur d'urbanisme à l'Université de Toronto. Dans un ouvrage sorti en début d'année (Who is Your City) , il montre au contraire que dès lors qu'il s'agit d'attirer des talents, d'innover et de créer, tous les lieux ne sont pas égaux entre eux. «La production de richesse est formidablement concentrée, essentiellement dans les villes, et même dans quelques villes», analyse-t-il. Richard Florida voit dans ce phénomène un produit de l'agrégation de talents qui cherchent un lieu spécialisé et riche en opportunités. Il considère que les valeurs de tolérance et la qualité de vie d'une ville attirent ce qu'il appelle la classe créative (savants, artistes, designers, publicitaires, etc.), principale source de valeur ajoutée dans les sociétés postindustrielles. «Les gens n'émigrent plus aux Etats-Unis, mais à New York, Los Angeles ou San Francisco», observe-t-il. Un phénomène que l'on retrouve en Suisse où le professeur Antonio Da Cunha, qui dirige l'Institut de géographie de l'Université de Lausanne, observe que 25% des immigrants passent d'abord par l'une des cinq grandes villes helvétiques. De managers, les maires deviennent leaders Richard Florida n'est pas le seul à repenser la compétitivité non plus en termes de pays aux conditions cadres plus ou moins attractives mais de villes aux conditions de vie plus ou moins attrayantes. Professeur d'urbanisme à l'University College de Londres, Michael Battya démontré que le nombre de patentes et de sites Web augmente de manière exponentielle au fur et à mesure que la population d'une ville croît. «La qualification de la population est devenue la clé de la compétitivité», ajoute Antonio Da Cunha. Du coup, comme l'observe Robin Hambleton, professeur de City Management à l'Université de Bristol, «si les pressions globales apparaissent uniformes, les réponses locales des maires génèrent d'importantes différences.» Le rôle des maires est déterminant dans cette nouvelle géographie des villes. Robin Hambleton remarque qu'il change profondément. «Pour attirer les talents qui créent les richesses, les maires ne peuvent plus se contenter de gérer les surfaces commerciales et industrielles. Le succès vient de l'ambiance sociétale qu'ils sont capables de créer dans leurs villes.» Le choix de Klaus Wovereit, maire de Berlin depuis 2001, de restaurer sa ville en tant que centre intellectuel international, le plan PlaNYC de Michael Bloomberg à New York, qui prévoit de planter un million d'arbres, ou celui de Tokyo de créer un réseau de parcs pour retrouver la circulation des brises marines illustrent cette ambition des maires de rendre le cadre de vie de leurs villes plus attractif. «La modernisation écologique de l'espace urbain et la cohésion sociale sont devenues prioritaires, poursuit Antonio Da Cunha. Les maires ont compris qu'à l'ère des transports chers et des embouteillages, l'heure n'est plus à l'étalement urbain mais à la densification et à la mixité fonctionnelle. On ne veut plus de villes construites sur un seul pôle mais polycentrées, avec plusieurs lieux d'activités mixtes qui réduisent les transports.» Le phénomène n'épargne pas la Suisse. Les exemples d'un Daniel Brélaz à Lausanne ou d'un Hans Stöckli à Bienne (lire en page 31) sont clairement la traduction locale d'un phénomène mondial. Selon l'urbaniste Rodolphe Luscher (lire en page 33), même les maires des villes moyennes en prennent conscience. Bien sûr, certains déploreront que cette montée en puissance des maires soit aussi synonyme de personnalisation et d'un pouvoir exécutif qui s'encombre moins de consensus politique et plus de participation citoyenne. Il n'en demeure pas moins que pour attirer les talents, les maires doivent améliorer la vie de tous. Les villes du monde offrent actuellement quantité d'expériences originales qui sont autant de sources d'inspiration pour les maires des villes suisses et leurs administrés. En route pour un petit tour du monde. Photo: Carte / © D.R.

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