Bilan

Pictet, deux siècles de vision

La banque genevoise a su sans cesse anticiper les changements par des choix stratégiques décisifs. L’associé senior Jacques de Saussure évoque les recettes de cette réussite.
  • Jacques de Saussure, associé senior de Pictet: «Aujourd’hui, notre stratégie est de développer la clientèle asiatique.»

    Crédits: François Wavre/Rezo
  • La banque privée a été cofondée à Genève en 1805 par Jacob-Michel-François de Candolle.

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  • Le 1er janvier 2014, la banque privée a troqué le «& Cie» contre le «SA» de la société anonyme.

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  • Charles Pictet

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  • Ivan Pictet

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Alors que la place financière suisse se débat depuis quelques années face à la fin du secret bancaire, les destinées de ses banques sont inégales. Un établissement a réussi à imposer sa marque au fil des ans avec un succès particulier, en Suisse comme à l’international: Pictet.

La banque privée fondée en 1805 à Genève, qui a troqué le 1er janvier 2014 le «& Cie» de son ancienne structure en commandite contre le «SA» de la société anonyme, renonçant à la responsabilité illimitée de ses associés, semble avoir fait tout juste. Son déploiement à Londres, Luxembourg, Singapour n’aurait pu, après coup, avoir été un meilleur pari, puisque ces centres se sont imposés comme incontournables depuis.

Bilan a demandé à l’associé senior Jacques de Saussure d’évoquer la recette de ces choix avisés qui, indépendamment de risques exogènes comme l’enquête américaine en cours contre les banques suisses et leurs clients américains, laissent augurer d’un avenir sans tache. «Il y a eu certaines décisions stratégiques que le groupe Pictet a prises très tôt, et qui ont concerné nos trois activités que sont la gestion de fortune, la gestion institutionnelle, et l’asset servicing», explique Jacques de Saussure, descendant direct du célèbre physicien et géologue Horace-Bénédict de Saussure.

Au-delà du secret bancaire

Dans la première activité, le wealth management, les dirigeants de Pictet ont réalisé très tôt «que le monde allait changer», lorsqu’en 1979 déjà, une initiative fut déposée pour abolir le secret bancaire en matière fiscale. Si elle a été rejetée en 1984 à une confortable majorité, le monde devenait plus incertain avec la chute du mur de Berlin en 1989, qui ouvrait une ère de changement, suivie de la signature du Traité de Maastricht en 1992 jetant les bases de l’Union européenne. «On savait dès lors qu’il y avait des chances réelles que le secret bancaire prenne fin, poursuit Jacques de Saussure. Il était important d’aller à la rencontre d’une clientèle différente et d’offrir une prestation où la quête d’un abri discret jouerait un rôle sensiblement moins important.»

Pictet avait commencé très tôt à développer la gestion institutionnelle, notamment sous l’impulsion de Charles et Ivan Pictet, visionnaires. «Nous avons commencé très petits, nous avions un objectif de 1 milliard de francs à mes débuts dans l’institutionnel, au début des années 1980. Nous sommes très vite entrés sur le marché américain.»

Pictet a conclu entre 1982 et 1992 un partenariat très utile avec la banque américaine Mellon, depuis Londres, ce qui lui a permis de gérer les avoirs hors Etats-Unis d’une clientèle de fonds de pension américains. «La concurrence internationale nous a forcés à nous ouvrir.» L’internationalisation d’une activité comme l’asset management n’est pas sans risques, comme de perdre des personnes clés, de décevoir sur le plan des performances, de se spécialiser dans des classes d’actifs qui perdent en importance: Pictet a su éviter ces écueils.

Londres est aujourd’hui, avec Genève, l’autre grand pôle de gestion institutionnelle du groupe, et ses bureaux de la City comptent désormais près de 250 collaborateurs. «Les talents sont nombreux là-bas, car il est plus facile de faire venir des compétences à Londres qu’à Genève, et le vote contre l’immigration de masse du 9 février ne nous aide pas», regrette l’associé.

Dans les années 1990, le groupe a identifié les fonds de placement comme un canal de distribution très important, d’une part auprès des équipes de sélection de fonds de tiers d’autres banques, d’autre part auprès des clients finaux des établissements de réseau. Si bien qu’aujourd’hui, la moitié des avoirs gérés par Pictet relèvent de l’asset management, réduisant sa dépendance envers la clientèle privée sujette à l’extinction du secret bancaire.

Dans les années 1980 également, Pictet s’est lancée dans le métier de global custody, qu’elle désigne aujourd’hui, dans sa version plus sophistiquée, sous le nom d’asset servicing. Là aussi, l’association avec la Banque Mellon a permis à Pictet de se lancer comme sous-dépositaire. Le potentiel était vaste, se souvient l’associé. «Les Etats-Unis étaient encore, en matière de compétences d’investissements au niveau international, très provinciaux dans les années 1970 et au début des années 1980. Même en Suisse, de très grandes sociétés gardaient, par exemple, leurs titres dans des coffres, et nous avions la solution de banque dépositaire qu’il leur fallait, ce qui nous a aidés à nous développer.»

Stratégie gagnante

Parmi les choix décisifs, Jacques de Saussure évoque celui, en 1989 déjà, d’avoir une licence bancaire dans l’Union européenne, à partir du Luxembourg. Après coup, cette décision a prouvé sa justesse, au vu de l’essor qu’a pris cet Etat comme point d’accès central à la clientèle privée européenne, et dans les segments clés que sont les fonds de placement, les assurances, la gestion alternative, ou encore le négoce du renminbi. «Nous avions déjà en 1989 l’objectif de pouvoir administrer des fonds de placement de droit européen, et de les vendre à la clientèle UE, souligne Jacques de Saussure. Notre bureau de Luxembourg est aussi un booking center pour des clients privés, ainsi que la maison mère de l’ensemble de nos douze bureaux européens.»

La stratégie européenne de Pictet s’avère gagnante, car en 2000 déjà, bien avant que Bruxelles n’érige des barrières réglementaires élevées vis-à-vis de la Suisse et des autres acteurs financiers hors UE, la banque privée genevoise avait commencé à implanter des succursales européennes, «avec l’idée que l’on se dirigeait vers un monde où les avoirs seraient gérés onshore».

Si bien que, lors des amnisties fiscales italiennes notamment, Pictet a fait partie de ces banques qui ont vu migrer une partie de leurs clients vers leur plateforme italienne, tout en récupérant certains clients de banques qui n’avaient pas de structure juridique dans l’UE. Avec ses bureaux européens, Pictet peut offrir à ses clients l’option de déplacer leur compte de la Suisse, ou vers la Suisse, car il s’agit de la même plateforme informatique et de la même qualité de service.

Le développement de Singapour a été tout aussi judicieux. Pictet s’y est implantée dès 1995, neuf ans après Hongkong, au moment où émanait de nombre de ses clients internationaux le désir d’avoir une base juridique asiatique. «Aujourd’hui, notre stratégie est cependant de développer la clientèle asiatique, souligne Jacques de Saussure: qu’il s’agisse de l’Indonésie, de la Thaïlande, de Taïwan ou encore, bien sûr, de Singapour et Hongkong, les clients de l’Asie sont avantageusement desservis depuis nos deux plateformes régionales. Nous n’allons toutefois pas prospecter directement en Chine.»

La question pourrait se poser après coup si le développement important de Pictet au Japon en valait autant la peine, sachant que le marché des actions y a connu une phase de vingt ans de baisse. Or Jacques de Saussure souligne que le groupe, notamment sous l’impulsion d’Ivan Pictet, grand connaisseur du Japon, a eu raison d’y persévérer: «Nous sommes les mieux placés pour répondre à la demande de fonds non japonais, et sommes devenus les leaders au Japon sur ce créneau.»

Quant à l’avenir, il reste à savoir où une banque comme Pictet devrait, aujourd’hui, envisager son expansion. Mais Jacques de Saussure nous arrête d’emblée: «Ce n’est pas par la multiplication des sites que nous avons choisi de nous développer. Cela coûte très cher et peut être une source de perturbation.» Pictet a toujours été synonyme de sélectivité et s’est aussi construite au gré d’un certain art du renoncement.

«Pour la vente des fonds, nous avons pris le parti de la proximité en ouvrant de petits bureaux de distribution des produits institutionnels, comme à Bruxelles, Amsterdam et Taipei. En revanche, pour la gestion de fortune privée, il est préférable d’avoir de très bonnes compétences au centre avec des professionnels qui vont voir les grands patrimoines là où ils se trouvent.»

A l’inverse, l’associé explique que les personnes fortunées voyagent beaucoup et viennent volontiers à Londres ou à Genève. «Plus que par une présence dans le plus grand nombre d’endroits possible, c’est par nos compétences et la qualité de nos services, aujourd’hui comme hier, que nous entendons nous différencier. Le reste suivra.»

Avec une réputation impeccable, Pictet n’a pas de difficulté à user de contacts personnels pour acquérir des clients selon le mode, très traditionnel, du bouche-à-oreille. Ni à engager des gérants qui ont d’importants clients. «Dans ce métier, sourit Jacques de Saussure, il faut avoir beaucoup d’amis.»  

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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