Bilan

Quand les marchés baissent, rien ne sert de diversifier

Lors des krachs, les différentes places boursières chutent de façon synchronisée. Que faire pour répartir le risque?

Les chiffres de l’économie américaine sont mauvais. La crise grecque s’aggrave. Les alertes liées à d’éventuelles crises de liquidités chez des banques comme Société Générale, Crédit Agricole, ou encore Bank of America aux Etats-Unis, se multiplient.Sans oublier les nouvelles de fraude massive comme celle de 2 milliards qui a fait décrocher l’action UBS le 15 septembre. Ou les interventions surprises des banques centrales telle la décision de la BNS de défendre le niveau de 1,20 franc face à l’euro. Le marché est constamment perturbé par des nouvelles déstabilisantes, de plus ou moins grande amplitude, qui se traduisent par un mouvement baissier général, ponctué de rebonds épidermiques. Face à cette forte volatilité qui affecte les marchés financiers depuis le mois d’août, le bon sens voudrait que la diversification des placements, tant en termes de classes d’actifs que de zones géographiques, soit la solution intelligente pour répartir les risques. Pourtant, ce n’est pas si simple: «La corrélation entre les marchés augmente de manière brutale en période de fortes corrections», constate Bruno Solnik, professeur de finance à HEC Paris et à Hongkong University of Science and Technology. «Une forte volatilité sur un marché d’actions national a tendance à être associée à une forte volatilité sur les autres marchés d’actions, ainsi que sur les autres marchés financiers (devises, obligations)», explique ce spécialiste de renommée mondiale, invité au séminaire Entreprises de la Banque Cantonale de Genève le 6 septembre dernier. Si bien que «les bénéfices d’une diversification internationale disparaissent quand ils seraient justement les plus utiles». On parle, dans ces cas, de «correlation breakdown». La globalisation a accru, ces dernières années, la corrélation et la contagion entre les différents marchés. Alors que les économies et marchés financiers deviennent plus intégrés, les prix des actifs financiers évoluent de manière plus synchronisée au plan global. Les entreprises étant devenues plus internationales dans leurs opérations, leur valeur est affectée par des facteurs globaux; dès lors, les facteurs des pays spécifiques perdent en importance, tandis que la corrélation internationale augmente. Au niveau des bourses, la déréglementation a ouvert les marchés aux participants étrangers, et des places boursières auparavant segmentées s’ouvrent progressivement aux investisseurs internationaux.

La diversification a réduit les bénéfices de la diversification

Tout cela aboutit au phénomène de baisse synchronisée qu’on observe de manière accrue lors des corrections boursières. Paradoxalement, c’est la diversification qui a réduit les bénéfices de la diversification: alors que les investisseurs internationaux, tels les fonds de pension, sont désormais des acteurs majeurs sur tous les marchés, leur omniprésence est justement ce qui contribue à créer des mouvements similaires sur les différents marchés. La corrélation varie au cours du temps. «Il y a des périodes «tranquilles» lors desquelles les facteurs nationaux dominent et les marchés ne sont pas très corrélés, souligne le professeur Solnik. Et il y a des périodes avec des chocs globaux qui affectent simultanément toutes les économies, et les «business cycles» sont synchronisés.»

Essor spectaculaire des marchés

Cette interdépendance accrue des marchés au cours des dernières décennies n’est pas sans rapport avec l’essor fulgurant de la taille des marchés d’actions, d’obligations et de dérivés. La capitalisation mondiale des actions s’est ainsi hissée de 1000 milliards de dollars en 1975 à 55 000 milliards à fin 2011, en passant par un pic de 63 000 milliards au sommet de la bulle de 2007. La part des Etats-Unis dans la capitalisation mondiale est passée de 70% à 30% en quarante ans, l’Europe et l’Asie représentant désormais chacune 30% aussi. Les marchés émergents (Asie, Amérique latine, Europe) ont connu une très forte croissance. Quant au marché des obligations, il ne représente pas loin du double de celui des actions: début 2010, il atteignait 94 000 milliards de dollars, aux deux tiers constitués par des obligations souveraines. Cela permet d’apprécier le risque systémique que représenterait une crise de la dette souveraine américaine, ce marché pesant à lui seul près de 10 000 milliards de dollars, sans compter la dette d’agences paraétatiques comme Fannie Mae et Freddy Mac. Mais c’est sans doute le marché des dérivés qui a connu le développement le plus spectaculaire: 601 000 milliards de dollars en valeur notionnelle, dont 460 000 milliards se traitent sous forme de swaps de taux d’intérêt, et 30 000 milliards sous forme de CDS (swaps ou assurances contre le risque de défaut de crédit). Il faut noter que le marché des CDS reste à ce jour le plus faiblement régulé et se traite essentiellement hors bourse. Un marché de 30 000 milliards évoluant dans l’opacité, voilà également une source de risques à prendre en compte.

Bruno Solnik Un espoir: de nouveaux marchés et instruments finissent toujours par émerger pour diversifier.

Un phénomène passager

Au cours de l’histoire, de nouveaux marchés et de nouveaux instruments de placement n’ont eu de cesse d’apparaître, ce qui a toujours permis de retrouver de nouvelles possibilités de diversification, estime Bruno Solnik. Ainsi au début des années 1960, il n’y avait que peu de marchés actions développés dans le monde (Etats-Unis et Royaume-Uni). Des pays comme la France, l’Allemagne ou le Japon pouvaient être considérés comme petits et risqués, pris de manière isolée, mais offraient des opportunités de diversification des risques. A l’époque, il s’agissait quasiment de marchés émergents. Puis des opportunités en Italie, Espagne, Scandinavie ou Hongkong ont progressivement émergé. Aujourd’hui ces marchés sont devenus «développés». Mais de nouveaux marchés apparaissent et c’est un processus d’évolution naturelle. De plus, il est maintenant possible de diversifier dans des «stratégies» (hedge funds) plutôt que de se limiter à des positions longues. Enfin, le phénomène de corrélation est passager. «Une forte augmentation de l’aversion au risque, ou panique, lors de laquelle les marchés chutent ensemble, reste un phénomène de court terme. Sur le long terme, la performance économique détermine les rentabilités.» Les valeurs boursières retournent vers les fondamentaux économiques, rappelle le professeur français. Donc l’horizon est important: les facteurs réels dominant dans le long terme.

Crédit photo: Javier Lizon/Keystone

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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