Bilan

Rachat d’actions: tout ce qu’il faut savoir

Ces dernières années, les entreprises multiplient les remboursements de capital, boostant ainsi les bénéfices par action. Guide pour trier les bonnes et les mauvaises opérations.
  • Caterpillar a effectué un gros rachat d’actions, qui a amélioré ses bénéfices et fait monter son cours.

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  • Pierre-François Donzé: «Cela améliore non pas le bénéfice, mais le bénéfice par action.»

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Les rachats d’actions ont connu des niveaux records ces deux dernières années, en particulier aux Etats-Unis, où ils expliquent à eux seuls 75% de la hausse des bénéfices par action du S&P 500. La véritable croissance des bénéfices, elle, n’était en rien spectaculaire. «Avec le rachat d’actions, on améliore non pas le bénéfice, mais le bénéfice par action», souligne Pierre-François Donzé, stratège à la Banque Bonhôte. On agit donc sur le dénominateur, au lieu d’augmenter le numérateur.

Quelles implications ces rachats ont-ils pour l’investisseur? En principe, un rachat d’actions est bénéfique, notamment en Suisse, où il n’est pas imposé sur les gains en capital. A court et à moyen terme, il offre une meilleure performance du titre. Mais l’investisseur doit examiner si le rachat s’est opéré dans l’intérêt à long terme de l’entreprise. Voici les critères qui doivent être examinés.

1. L’entreprise a-t-elle épuisé ses autres options?

 

Pour Pierre-François Donzé, le rachat d’actions est l’option que les entreprises devraient envisager «en dernier recours». «Dans l’ordre des opportunités qui s’offrent aux entreprises, l’investissement dans l’outil de production doit avoir la priorité.»

L’option de fusions et acquisitions vient ensuite, mais peut être prioritaire dans certains secteurs, comme les pharmas, en raison des problématiques de cycles de produits, qu’il s’agit parfois de raccourcir par la croissance externe. Ensuite peut être envisagé le versement d’un dividende, souvent inversément corrélé au potentiel de croissance.

Enfin seulement, souligne Pierre-François Donzé, doit être envisagé le plan de rachat d’actions, «solution typique d’une société qui ne sait trop que faire de son capital, et qui admet par-là avoir épuisé les solutions de croissance interne et externe». 

2. L’entreprise s’est-elle endettée?

 

C’est le cas où les rachats d’actions sont les moins justifiés. Une société s’endette, sous la pression de certains actionnaires activistes, pour opérer des rachats destinés à donner l’illusion d’une amélioration de la situation bénéficiaire. S’ensuit une détérioration relative du bilan. Le cas d’ABB en Suisse est encore présent dans les mémoires. En 2000, des investisseurs et banques d’affaires poussaient la société à s’endetter pour racheter ses actions.

Son bilan très détérioré, ABB a frôlé la faillite en 2003. Les analystes déconseillent aujourd’hui les titres d’entreprises qui se lancent dans ce type de «mauvaise ingénierie financière», selon Pierre Cloux, gérant du Swiss Equity Discovery Fund de Dominicé & Co Asset Management. «Pour une société classique, un rachat d’actions peut occasionner une détérioration de la solidité du bilan relative à la situation avant le plan de rachat, explique Pierre-François Donzé. On favorise les actionnaires au détriment des débiteurs obligataires. C’est une tendance qui s’est mise en place depuis un certain temps.»

Il est attrayant pour nombre de CFO et conseils d’administration d’emprunter de l’argent à taux très bas pour racheter les actions de l’entreprise. Les bénéfices qui stagnaient apparaissent alors plus impressionnants s’ils sont divisés par un nombre réduit d’actions. La tendance est très marquée outre-Atlantique. Par exemple, IBM a publié au premier trimestre des revenus en déclin et des bénéfices moyens. Puis, avec 40 milliards de dollars de dette bon marché, la société a racheté des actions massivement.

Caterpillar, de même, a annoncé au premier trimestre des revenus stables sur un an et les bénéfices sont apparus bien plus élevés qu’attendu par les analystes, grâce à un gros rachat d’actions, qui a fait monter le cours. «Le sommet de l’absurdité, souligne Pierre-François Donzé, est le cas d’Apple, qui détient 160 milliards de dollars de cash accumulé hors des Etats-Unis, dans des juridictions fiscalement plus attrayantes telles que l’Irlande, et qui s’endette de 30 milliards pour effectuer un rachat d’actions, uniquement pour ne pas devoir rapatrier et donc refiscaliser son cash.»

3. Les investissements sont-ils négligés?

Lorsqu’une somme est allouée au rachat d’actions, il convient de s’interroger si des projets d’investissement ou de développement important n’auraient pas dû être menés pour le même prix. Certes, il est difficile de dire si une entreprise aurait dû, en lieu et place de rachat d’actions, racheter un concurrent.

«Une société doit toujours rechercher la croissance à travers l’investissement dans l’innovation et la quête de nouveaux produits, estime Stefan Kremeth, associé d’Incrementum Advisors à Vaduz. Mais je préfère les rachats d’actions, qui sont un capital rendu aux actionnaires et non taxé, à une entreprise qui achète n’importe quoi pour avoir de la croissance externe, et détruit ainsi de la valeur.»

Cela dit, toute entreprise doit d’abord privilégier les dépenses d’investissement de capital (capex), et aussi l’allocation d’une part des bénéfices à l’avancement salarial des collaborateurs, avant de penser à racheter ses propres actions. Si ces deux aspects ont été négligés, l’opération s’avérera à long terme négative pour l’investisseur.

Le problème est que les CEO sont incités à racheter des actions pour doper leur propre rémunération, versée pour l’essentiel en actions. Cela explique qu’entre 2002 et 2012, les 449 sociétés du S&P 500 ont utilisé 54% de leurs bénéfices pour racheter pour 2400 milliards de dollars d’actions propres, les dividendes absorbant 37% de bénéfices supplémentaires.

Le plus gros gérant d’actifs, pourtant bénéficiaire de telles opérations, a lancé l’alerte il y a cinq mois: Laurence Fink, président et CEO de Blackrock, a écrit, dans une lettre aux plus grandes entreprises américaines, «trop d’entreprises ont coupé dans leurs dépenses de capex et accru leur dette pour doper les dividendes et les rachats d’actions».

4. Le prix du rachat est-il raisonnable?

Certaines entreprises achètent au plus bas, ce qui est avantageux pour l’entreprise et l’actionnaire. D’autres achètent à prix fixe, ce qui peut susciter des soupçons, surtout lorsque des membres de la famille veulent vendre.

D’autres, notamment les sociétés suisses Lindt et Geberit, ont récemment acheté à des valorisations élevées. Nombre d’entreprises américaines ont aussi racheté à des cours très hauts. Veulent-elles contrôler leur prix, mettre un tapis sous le cours de la bourse? Est-ce une bonne utilisation des rachats d’actions, surtout quand l’action n’est pas très liquide?

«Historiquement, les pics de rachats d’actions correspondent souvent à des sommets de marchés, puisqu’ils surviennent quand toutes les autres options ne se justifient plus», souligne Pierre-François Donzé. Plus les cours sont bas, plus le rapport coût/bénéfice d’un rachat d’actions sera optimal.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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