Bilan

Rachats bancaires: la consolidation s’intensifie

Merrill Lynch, ABN Amro, ING, Santander… La Suisse se vide de ses banques étrangères. Les acteurs helvétiques, eux, se redimensionnent massivement. Bientôt une vente majeure?

En 1990, la Suisse comptait 625 banques. Fin 2012, il en restera à peine 300. La vague de rachats bancaires, qui s’intensifie depuis l’an dernier, accélère la tendance. Le paysage financier suisse vit une importante refonte, sur fond de rapprochements et de repositionnements stratégiques imposés par le contexte international. «Nous assistons à une lente érosion du poids du secteur financier en Suisse, constate Dominique Morisod, ancien banquier d’affaires à UBS et actuellement partner chez Threestones Capital à Genève. Mi-août, Merrill Lynch Bank (Suisse) disparaissait dans la masse rachetée à Bank of America par Julius Baer. La banque privée zurichoise a hissé sa masse sous gestion à 251 milliards de francs en reprenant les affaires, hors Etats-Unis et Japon, du géant américain Bank of America/Merrill Lynch. L’acquisition s’est faite à bas prix: un ratio prix/actifs sous gestion de seulement 1,2%, alors que les ratios de valorisation qui prévalaient en 2002-2004 atteignaient encore 3,5-4%. «Depuis deux ans, les deals se font à des prix bas car les banques veulent se séparer de ces opérations, explique Olivier Bizon, managing partner de 1875 Finance. Merrill Lynch était vendeur et a accepté un faible prix car son but est de se repositionner dans la gestion de fortune.» Le fait que la banque américaine ait cédé son opération en Suisse signale que le private banking helvétique a moins la cote. Avant la transaction, Merrill Lynch Bank (Suisse) avait d’ailleurs subi une division par deux de ses avoirs gérés, qui sont passés de 25 milliards fin 2007 à 13 milliards fin 2010, alors même qu’elle ne comptait pas de clients américains. Elle avait en revanche plus de 50% d’avoirs non déclarés, et la régularisation aurait occasionné des coûts élevés. Avec cette opération, Julius Baer confirme son rôle de consolidateur clé sur le marché suisse de la gestion de fortune. Un autre acteur central de la consolidation est le groupe Raiffeisen, qui a racheté début 2012 les activités non américaines de Wegelin pour seulement 155 millions, ou 0,75% de la masse sous gestion, profitant de la crise qui affectait la banque saint-galloise épinglée par la justice américaine.

Fin 2011, Raiffeisen et Julius Baer étaient au coude- à-coude pour acquérir Sarasin, mais la banque privée bâloise est finalement tombée aux mains du groupe brésilien Safra. Ce dernier a déboursé 1 milliard de francs pour une participation de 68% dans une opération à 100 milliards, ce qui rapproche de 2% la valorisation des avoirs gérés par Sarasin. «Le prix se définit en fonction du sens qu’a le rachat dans la stratégie globale de l’acheteur, explique Olivier Bizon, mais aussi en fonction de la qualité de la clientèle et de sa cohérence avec l’ensemble du portefeuille, et enfin en fonction des coûts potentiels d’intégration.»

De gauche à droite: Merrill Lynch Bank (Suisse), Sarasin.   Le phénomène commence en 2008

La crise de 2008 avait sonné le départ des premières transactions. Fin 2009, Julius Baer avait racheté ING Bank (Suisse), filiale de la banque néerlandaise, absorbant 15 milliards. Julius Baer grandit régulièrement par acquisitions, cherchant difficilement à se maintenir en troisième position derrière les leaders UBS et Credit Suisse. Début 2006, elle concluait l’opération majeure qui lui a permis de hisser ses avoirs de 150 à 270 milliards: le rachat, à UBS, de son entité SBC Wealth Management qui incluait l’établissement genevois Ferrier Lullin.  Le déclin des avoirs sous gestion est donc un moteur évident de la consolidation actuelle et passée. «Le seuil de masse critique dans le private banking n’a jamais été aussi élevé, estime Olivier Bizon. Et avec des valorisations qui ont fortement chuté, le moment est excellent pour procéder à des rachats.» La masse gérée par Julius Baer avait dégringolé entre 2007 et 2008, passant de 406 milliards au sommet de la bulle à 275 milliards l’année suivante. D’autres grands établissements ont vu leur masse sous gestion divisée par deux au plus fort de la crise, à l’instar de l’Union Bancaire Privée (UBP), dont les avoirs sont tombés de 137 à 65 milliards entre 2007 et 2010. Cette évolution a poussé UBP également à conclure des rachats pour renforcer sa position dans la gestion de fortune, dont celui d’ABN AMRO Bank (Suisse) en 2011 avec ses 13 milliards d’avoirs sous gestion, et la reprise en juin dernier d’un portefeuille de clientèle espagnole de Banco Santander en Suisse. A la disparition des enseignes en Suisse de Merrill Lynch, Santander, ABN Amro et ING, s’ajoutent d’autres transactions récentes qui confirment que les banques étrangères cherchent à vendre leurs entités offshore sur sol helvétique. On assiste donc à l’inversion du déploiement très marqué des banques étrangères dans les années 1990 et début 2000. Fin 2011, KBL (Suisse), qui gérait 3,5 milliards d’euros, disparaissait à la suite du rachat de la banque privée luxembourgeoise KBL (47 milliards d’euros sous gestion), par l’Emirat du Qatar. Ce dernier absorbait au même moment Dexia Banque Privée (Suisse) dans le cadre de son rachat de la maison mère, la Banque Internationale Luxembourg. A part JP Morgan, grande banque américaine implantée au bout du lac, qui a fait exception en annonçant en 2011 sa volonté de renforcer ses effectifs, les banques internationales désinvestissent donc leurs opérations suisses, tandis que les acteurs helvétiques réduisent leur voilure. «Les banques privées se vendent car l’industrie a connu ses premières pertes depuis dix ans en 2008-2009 et connaîtra probablement encore quelques années difficiles, prévoit Dominique Morisod. Les bilans ont progressé, mais les rentabilités déclinent constamment depuis 2000.»

ING Bank (Suisse)   La banque Pasche bientôt vendue?

D’autres transactions pourraient suivre. La Banque Pasche, selon les sources de Bilan, serait sur le point d’être vendue. Cette filiale genevoise du groupe français CIC gère de la clientèle privée française et internationale. Elle se spécialisait dans l’exil fiscal, soit la délocalisation de fortunes vers la Suisse et d’autres destinations. Du côté des acteurs suisses, les transactions sont encore de petite taille, en dehors du rachat de Wegelin. On observe pour l’heure quelques escarmouches, à l’instar du rachat, par la Banque Cantonale Vaudoise, de la Banque Franck, Galland il y a une année, au groupe Johnson. En 2010, la banque genevoise Syz stabilisait son modèle d’affaires en rachetant les activités obligataires en Suisse du groupe américain State Street. Les opérations conclues restent rares en comparaison à toutes celles qui sont en attente. «Les deals prennent des mois; cela faisait longtemps que l’on entendait parler de l’opération Baer», constate Olivier Bizon.  Les banques privées genevoise Cramer et zurichoise Hottinger, qui avaient annoncé leur fusion en novembre 2011, ont renoncé au projet en mars dernier, et rien n’est encore conclu. La banque genevoise Faisal Private Bank cherche toujours un repreneur. Lloyds TSB Suisse, qui vient de déplacer son back-office dans le canton de Vaud et cherche à réduire ses coûts, pourrait être à vendre, selon nos sources. Reste à savoir si Barclays Bank (Suisse) ou même les plus grandes banques étrangères présentes à Genève (comme HSBC Private Bank (Suisse), actuellement en difficulté en raison de son litige avec les Etats-Unis, et BNP Paribas (Suisse), qui doit se repositionner sur le marché du financement du négoce en raison de la crise et des règles de Bâle III), réussiront à adapter leurs stratégies de façon à maintenir des opérations rentables et indépendantes à Genève. Pour l’heure, les réflexions stratégiques battent leur plein. Nombreuses sont aussi les banques qui cherchent un acheteur mais qui ne sont pas encore parvenues à finaliser un contrat de cession aux termes souhaités par leurs actionnaires. «Lorsqu’on évalue une cible de rachat, résume Olivier Bizon, les questions à se poser sont: s’agit-il de clients Rubik ou non?; et: y a-t-il une masse suffisante pour engager les coûts de régularisation?» Avec la nécessité de réduire les charges, de rationnaliser les opérations et les changements de modèles d’affaires auxquels procèdent la plupart des banques privées traditionnelles, de plus grandes fusions pourraient bientôt voir le jour.

Crédits photos: Mark Lennihan, Koen Suyk, Branko de Lang/Keystone, Pete Starman/Corbis

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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