Bilan

Tous les nobles ne sont pas Crésus

En Europe, les familles royales ont traversé les siècles avec plus ou moins bonne fortune. Si certaines restent milliardaires, d’autres ont dilapidé leur patrimoine. Tour d’horizon.
  • Henri, comte de Paris, meurt en 1999 sans rien laisser des 100 millions de francs hérités de son père. Crédits: AFP
  • Cayetana, duchesse d’Albe, fête ses noces après avoir réparti son patrimoine entre ses six enfants. Crédits: Jose Manuel Vidal/Toby Melville/AFP
  • Gerald Cavendish Grosvenor est à la tête d’une fortune estimée à 11,5 milliards de dollars.nuit. Marc Amigot est expert fiscal mais aussi sculpteur sur métal à ses heures perdues. Crédits: Jose Manuel Vidal/Toby Melville/AFP

Noblesse et fortune ont longtemps fait bon ménage. Les droits seigneuriaux remplissaient les caisses. Les faveurs royales mettaient du beurre dans les épinards. L’ostentation coûte très cher.

Bien des comtes et des ducs se sont ruinés en construisant des châteaux et en donnant des fêtes au-dessus de leurs moyens. Ajoutez les femmes et les cartes. Vous comprendrez la douleur de certains de leurs comptables.

Les Français sont en faillite

Les faillites se succèdent ainsi en France depuis le XVIe siècle, quand Louis XIV a entrepris de ruiner les grands. Au XVIIIe, le système dit de la «savonnette à vilains» leur faisait épouser de très riches bourgeoises, qu’ils plumaient ensuite. Les dots américaines prirent le relais après 1880.

Isabelle Singer (les machines à coudre) devint duchesse Decazes en 1888, sa sœur Winetta épousant le prince de Polignac en 1893 grâce à un patrimoine correspondant à 3 milliards d’euros actuels.

Anna Gould s’offrait le comte de Castellane en 1895, puis le prince de Sagan en 1908, avec le même montant en poche. Las! Tout cet argent finit jeté par les fenêtres. En France, un noble «déroge» s’il s’adonne au commerce.

La plus grosse fortune aristocratique restait par la suite, outre-Jura, celle des Orléans. Formée par divers héritages, puis consolidée au moment de la conquête de l’Algérie par leur ancêtre le roi Louis-Philippe, elle demeurait estimée à 100 millions de francs suisses en 1940.

Henri, comte de Paris, héritait alors de son père. Il va tout dépenser, ou presque, jusqu’à sa mort en 1999. Ses onze enfants n’auront que des miettes. L’homme a été aidé en cela par une étrange gouvernante nommée Monique Frieze. Son épouse légitime, qui l’aimait, avait refusé la séparation de biens…

Les Anglais se débrouillent mieux

Les Anglais se révèlent à la fois plus riches et plus pragmatiques. Il suffit de regarder la taille de leurs palais. A côté, les manoirs français ont l’air de loges de concierge. Rappelons par exemple que Knole, résidence des Sackville, compte 365 pièces et 52 escaliers. Comment leurs propriétaires ont-ils résisté aux chocs du XXsiècle? Diversement.

Dans les années 1930, puis après la guerre, des lois travaillistes ont imposé d’énormes droits de succession et encouragé au démantèlement des domaines, avec la destruction des bâtiments se trouvant dessus.

Une réaction s’imposait. Dès 1952, les comtes de Carlisle ouvraient au public un Castle Howard bombardé en 1940. Le mouvement fut accéléré par John, 15e duc de Bedford. Il avait reçu en 1953 un Woburn Abbey à demi détruit par son père pour économiser. Il en fera dès 1955 un parc d’attractions à l’américaine, doté d’un Woburn Safari Park.

Une machine à faire de l’argent. Les ducs de Devonshire suivront, avec Chatsworth. Il fallait payer leurs taxes. Le père d’Andrew, le 11e duc, était mort en 1950 quelques semaines avant l’entrée en vigueur d’une fondation transformant les biens familiaux en trust. Montant de la facture, soixante-dix pour-cent de la fortune le jour du décès… Opération sauvetage réussie grâce à la duchesse Deborah. Reste qu’il faut encore parfois vendre un chef-d’œuvre chez Christie’s afin d’assurer les fins de mois.

Ce sont en effet les fondations écrans et les trusts qui maintiennent ces propriétaires fonciers, dotés en prime de Rembrandt ou de Rubens par des ancêtres collectionneurs. Le plus riche de tous les ducs reste bien sûr celui de Westminster.

Physique de garçon boucher, Gerald Cavendish Grosvenor, né en 1951, se trouve à la tête d’une fortune estimée à 11,5 milliards de dollars. Il possède à Londres le sol de Mayfair, le quartier le plus huppé. Le système des baux emphytéotiques lui permet de récupérer le terrain au bout de 99 ans, avec ce qui est construit dessus. Ajoutez à cela des biens immobiliers partout dans le monde, dont deux marchés aux puces parisiens, et vous aurez le solde.

Certains autres pairs du Poyaume ne sont pas à plaindre, alors que d’autres rament. A sa mort en 2007, le duc de Buccleuch laissait 55 millions de livres à son nom, plus un groupe Buccleuch pesant 400 millions. La fortune des Nothumberland se voyait estimée à 315 millions de livres en 2011.

Le duc Ralph George Algernon Percy (ce sont ses prénoms) venait alors de vendre un Raphaël très cher à la National Gallery. Prix contesté. Sa Grâce avait expliqué que le montant lui permettait de diminuer de dix pour-cent le fermage de ses paysans, répartis sur 40 000 hectares. Il y a donc un côté social chez ces nobles. On se rapproche ici des idées du prince Charles.

Continuons avec les ducs de Sutherland. Francis Ronald Egerton (prénoms) a hérité indirectement du titre en 2007. Il devrait payer des droits colossaux sur les trois Raphaël, les sept Poussin et les Titien déposés à la National Gallery of Scotland d’Edimbourg depuis 1946. Seulement voilà! Comment régler l’affaire?

Il y en a pour 480 millions de livres. Les tableaux peuvent difficilement quitter l’Angleterre. Les institutions culturelles n’ont pas les moyens de tout racheter. Notons que Londres et Edimbourg ont acquis en pool (2009 et 2012) deux Titien fabuleux pour la somme coquette de 100 millions de livres.

Les Espagnols dansent

Quittons les rives anglaises. Passons en Espagne, où règne depuis des décennies Cayetana, duchesse d’Albe, la femme la plus titrée du monde. La Madrilène, qui a l’air d’une vieille de Goya à force de chirurgie esthétique, posait un problème depuis deux décennies. Elle voulait, au grand dam de ses six enfants, épouser un fonctionnaire de 24 ans son cadet.

Ils tremblaient pour les avoirs familiaux, estimés selon diverses sources entre 600 millions et… 3,5 milliards d’euros. L’affaire s’est résolue en 2011. L’octogénaire a tout partagé, avant de convoler. A l’église, on l’a vue pieds nus, dansant le flamenco.

Les Allemands entreprennent

En Allemagne, ce sont les Thurn und Taxis qui défraient la chronique. Il faut dire que la «wilde Prinzessin Gloria», longtemps sosie de Nina Hagen, a tout fait pour.

Veuve en 1990 de son époux Johannes Baptista de Jesus Maria, l’ancienne comtesse et ex-serveuse à Saint-Moritz devait rétablir une fortune chancelante. Elle y sera parvenue. Agé de 7 ans en 1990, son fils n’est pas seulement pilote automobile en 2013. Il représente 2 milliards de dollars.

Anciens souverains allemands, les Hohenzollern ne peuvent en dire autant. Leurs usines de Sigmaringen (métallurgie, pièces détachées pour l’automobile…) emploient tout de même 3000 personnes. Eux aussi se sentent la fibre sociale. Ils ont surpris en vendant des terres canadiennes pour ne pas licencier.

Les Italiens se donnent en spectacle

Terminons ce tour d’Europe avec l’Italie. Les Orsini et les Colonna, dont les palais constituent presque un quartier de Rome, semblent à l’aise. Mais les grands gagnants demeurent les Doria-Pamphilj, dont on murmurait jadis qu’ils négociaient leurs impôts avec le gouvernement. Après la mort de la princesse Orietta en 2000, ses enfants adoptifs ont partagé le gâteau.

Environ 1,2 milliard d’euros, à condition que les Velázquez ou les Caravage puissent se voir dispersés. Difficile de dire que l’harmonie règne entre Jonathan et Genine, venus d’un orphelinat britannique. Mariée et mère de famille, la seconde a intenté un procès au premier en 2009.

Les deux bébés que le prince, pacsé à l’étranger avec un Brésilien, a eus de deux mères porteuses, ne seraient pas des héritiers légitimes. Genine a perdu en 2010. Mais pensez aux dîners de famille!

Le manque d’argent ne fait pas forcément le bonheur pour autant. Certains princes Borghese sont fauchés. L’un d’eux vient de faire scandale en vantant sur une chaîne de téléachat américaine des cosmétiques pour chiens et pour chats. Les produits se nomment Royal Treatment. 

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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