Bilan

Trois réflexions sur le capitalisme

La réalité kafkaïenne des petits américains

Les Valets de nuit», c’est un père de famille qui cumule quatre emplois l’occupant, jusqu’à l’absurde,  24 heures sur 24 pour payer les hausses fulgurantes de ses hypothèques; c’est un commissaire-priseur qui, tel la Faucheuse, rôde autour de la maison en guettant l’heure de sa saisie et donc de sa mort; c’est une mère de famille qui fait toutes les compromissions pour pouvoir elle aussi honorer les implacables commandements de payer. Et c’est un grand-père à la sénilité poétique, qui cherche inlassablement l’énigmatique «Homme noir», figure symbolique de tous les noirs qui ont bâti l’Amérique, puis émancipé leur race, et qui ont fait la grandeur des Etats-Unis. Au milieu de la misère de cette famille, les enfants tentent d’arracher des moments de vie, de douceur, dans le salon chaleureux où trône l’âme de la maison, l’allégorique Philanthropie, figure féminine aux formes abondantes installée depuis toujours sur le canapé, et dont les tours  de chant attirent tout le quartier. Cette sorte de déesse de la fertilité, pilier indélogeable, sera finalement barricadée, étouffée, puis sacrifiée.

Ce paysage dévasté, dépouillé de ses habitants, qui a inspiré l’écrivaine Marie-Jeanne Urech, c’est Cleveland. Dans cette ville, l’atrocité n’est pas le fait d’une guerre, mais d’un système qui s’est mué en broyeuse d’humanité. Ce magnifique conte de Marie-Jeanne Urech paru aux éditions L’Aire en dit bien plus long sur la crise des subprime que de savantes analyses. – M.Z.

La consommation pour seule religion

Notre nouvelle religion est la croissance. Les besoins matériels sont présentés  comme la seule chose réelle et atteignable. Or la nouvelle Trinité - croissance, science, et technologie - est un leurre,  affirme le journaliste, philosophe et écrivain Jan Marejko. Car elle est incapable de combler nos aspirations supérieures, notre quête de sens. Pour pallier artificiellement ce manque, l’économie moderne se sert d’une ruse, transformant notre désir d’au-delà en de simples besoins matériels. Grâce à l’insatisfaction que ces besoins créent en nous, l’économie peut s’alimenter à l’infini. D’où la panique des élites lors d’un ralentissement de la croissance, qui nous mène à remplir notre vie avec moins de consommation, et plus de la substance. L’autre dogme, celui du libre-change comme seule voie pour atteindre la croissance et la paix, est mis en doute par l’auteur; d’une part, la croissance doit précéder le libre-échange. D’autre part, l’idéologie de la croissance ne mène pas à la paix, mais peut stimuler des instincts guerriers.

En effet, un désir spirituel frustré, enfermé au niveau de simples besoins, peut se canaliser en violence et en perversion. Convertis de citoyens en consommateurs, notre volonté démocratique est dénuée de sens, de destinée, et de vie civique. «Le bonheur n’est pas au bout du PIB», édité chez Slatkine est une salutaire invitation à réfléchir sur le sens de l’économie, hors de tout dogme. – M.Z.

In Goldman we trust

Plus de sacro-sainte discrétion pour Goldman Sachs. Depuis deux ans, le rouleau compresseur financier ne peut plus cacher ses visages. Le journaliste Marc Roche dresse, dans son livre publié chez Albin Michel, les portraits, crédibles, des personnages dont La Banque a accouché. Une narration et des dialogues qui humanisent la géante bancaire, donnant une dimension concrète – et fascinante – à sa complexité. C’est ainsi qu’Antigone planque la dette grecque et spécule ensuite contre l’euro. Fabrice, de son côté, concocte un produit hautement toxique qu’il fourgue à ses clients. Quant à Henry, il donne le coup de grâce à Lehman au profit de Goldman. Tous sont mus par la perspective de profits, dictée par une culture d’entreprise exclusive.

Au gré des enjeux des bulles gonflées par ses soins, Goldman Sachs s’infiltre dans les hautes sphères gouvernementales et y place ses «moines banquiers»: le sauvetage de l’assureur AIG par l’Etat fédéral témoigne des liens interdits qui unissent La Banque et le Trésor américain. Trahisons, conflits d’intérêts, dérives… L’opinion publique crie au scandale. Pourtant, même si la façade de La Banque est encrassée, les clients continuent d’affluer en masse, confortant son succès. Que le CEO Lloyd Blankfein fasse «Le travail de Dieu» semble arranger beaucoup de monde.  – D.A.

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