Bilan

UBS: et si la hiérarchie savait tout?

L’enquête interne de la banque aurait établi que les supérieurs du «trader fou» avaient bel et bien validé les transactions, selon les sources de Bilan.

UBS pourrait encore nous surprendre. D’ici à quelques jours, la grande banque divulguera les résultats de l’enquête interne qu’elle a menée au sujet de la perte de 2,3 milliards de dollars par Kweku Adoboli, son trader vedette arrêté à Londres il y a un mois. Les conclusions pourraient s’avérer explosives. Jusqu’ici, la version officielle voulait qu’Adoboli avait agi seul, en «trader fou», sous l’emprise d’une «énergie criminelle». Mais nos sources, proches de la banque, nous indiquent que l’enquête en cours serait en passe d’établir que le Ghanéen de 31 ans n’a pas agi seul, et que les opérations étaient connues de la hiérarchie. Le supérieur direct d’Adoboli, John Hughes, qui a immédiatement donné son congé le 15 septembre, aurait bel et bien validé les transactions. Adoboli et lui avaient le rang de directeurs au sein de l’équipe UBS Global Synthetic Equities Trading. Par ailleurs, les deux coresponsables du desk Actions, François Gouws et Yassine Bouhara, partis eux aussi précipitamment suite à l’affaire, pourraient être impliqués. Ce qui semble changer la donne est qu’Adoboli aurait communiqué toutes les transactions. Pire, «il semblerait même qu’Adoboli n’ait pas agi seul et de son propre chef, et l’on pourrait même avoir la surprise de voir sa responsabilité atténuée!», nous souffle la même source. Extraordinaire. Jusqu’où la chaîne de responsabilités remonterait-elle? Le chef des risques de la banque d’affaires, Mark Sanborn, en poste depuis avril, était potentiellement aussi au courant. Les pertes ont été enregistrées dès le mois de juin, moins de deux mois après son arrivée. Il avait dirigé le négoce d’actions chez Lehman Brothers jusqu’en 2003, avant de monter ses propres hedge funds. Celle qui l’a fait entrer à UBS n’est autre que l’actuelle cheffe des risques au niveau du groupe UBS, Maureen Miskovic, elle aussi venue de Lehman Brothers, et en poste à UBS depuis moins d’un an. Elle pourrait être également entachée par l’affaire. Maureen Miskovic rapportait directement au CEO Oswald Grübel, tout comme d’ailleurs Carsten Kengeter, chef de la banque d’affaires.

La stratégie du bouc émissaire

Ce type d’affaires fait craindre à UBS d’importants retraits d’avoirs de clients clés, surtout s’il devait se confirmer que la hiérarchie était au courant jusqu’aux plus hauts niveaux. Oswald Grübel a annoncé sa démission le 24 septembre, pour être remplacé à titre intérimaire par Sergio Ermotti, jusque-là responsable d’UBS Europe, Moyen-Orient et Afrique. Si l’enquête interne devait révéler une connaissance par la hiérarchie, la banque a-t-elle intérêt à publier les détails du rapport, sachant les conséquences que pourraient avoir de pareilles révélations? «Je ne serais pas surpris que cela se soit passé ainsi, commente Dirk Becker, analyste bancaire chez Kepler Capital Markets. Il est impossible qu’une seule personne soit au courant de transactions de cette ampleur. Quoi qu’en ait dit la justice française, il paraît difficilement concevable que les supérieurs de Kerviel n’aient rien su.» Dans l’affaire Kerviel, la banque française Société Générale Générale a toujours considéré l’implication solitaire du trader. Au vu des conclusions de la justice française, la stratégie du bouc émissaire est dans l’intérêt d’établissements pris dans de telles affaires. Mais dans ce cas comme dans celui d’UBS, les professionnels du métier sont unanimes: les responsables immédiats ne pouvaient avoir ignoré que les positions de futures sur indices S&P500, Dax et EuroStoxx violaient les limites de risques, d’autant que le trader, qui a pris soin de les couvrir par des positions fictives de contrats ETF à terme, n’aurait pas pu faire confirmer l’exécution de ces dernières sans impliquer qui que ce soit. Le back-office, en particulier, est responsable de valider et de compléter toutes les transactions effectuées par les traders. Des équipes au sein du back-office ont pour mission de corroborer l’existence d’une transaction auprès de la contrepartie extérieure avant de régler la transaction. Un tel processus ne pouvait qu’alerter les responsables des risques au sujet de l’irréalité de ces transactions.

Seule hypothèse en faveur de la thèse du «trader fou», c’est que la confirmation des transactions sur des ETF à terme est typiquement un processus lent dans les banques européennes, car ce type de papier se traite «de gré à gré», c’est-à-dire hors bourse. Leur confirmation peut être reportée jusqu’au moment où ces contrats sont exécutés. Dans ce cas, Adoboli pourrait avoir profité de ce flou pour assurer les contrôleurs de risques que les transactions fictives avaient déjà été exécutées avec les banques contreparties. Consciente des failles majeures dans ses contrôles, UBS attend la conclusion des enquêtes pour revoir, une fois de plus, ses processus.

«trop d’actifs improductifs au bilan»

L’affaire Adoboli devrait accélérer le projet de réduction de la taille de la banque d’affaires, division qui clôturera probablement cette année dans les chiffres rouges. Cela implique naturellement une diminution de la taille du bilan, à travers la vente d’actifs risqués. Peu avant son départ, Oswald Grübel a annoncé que les positions risquées, évaluées à 130 milliards de francs, seraient réduites d’un tiers, ce qui permettrait de libérer quelque 10 milliards de francs de fonds propres. «Le bilan d’UBS contient des dérivés exotiques et des actifs hypothécaires titrisés, qui consomment beaucoup de capital», estime Dirk Becker. «Il y a trop d’actifs improductifs au bilan d’UBS», juge Peter Thorne, analyste bancaire chez le courtier Helvea. «Le total du bilan atteint 1300 milliards de francs, et sur ce montant, 1000 milliards sont liés à la banque d’affaires, ce qui est trop, selon l’analyste basé à Londres. La banque devra diviser ce montant par deux.» Le bilan d’UBS ne représente pourtant que la moitié de sa taille de 2006 (voir graphique). Mais son risque reste concentré dans les positions de type obligataire: d’anciens actifs subprimes (liés à des hypothèques américaines de mauvaise qualité) et d’autres risques de type crédit, constituent l’essentiel du risque du bilan d’UBS, les positions inscrites sous la catégorie «risques de marché» ne représentant que la moitié des premiers. Un calcul plus conservateur des actifs risqués, basé sur une définition restrictive de Bâle II, indique que les actifs pondérés du risque au bilan d’UBS atteignaient 280 milliards de francs à fin juin, selon le dernier rapport trimestriel de la banque. Et cela ne tient pas compte de l’impact de la perte causée par Kweku Adoboli, ni de la chute des marchés en août-septembre ni des moins-values probables sur les crédits titrisés subprimes.

Risque de réputation

UBS devrait annoncer le 25 octobre un «modeste» bénéfice au troisième trimestre, qui proviendra essentiellement de la vente d’obligations souveraines américaines et britanniques. Ces gains viendront compenser les pertes de 2,3 milliards du trader londonien. Comme le relève l’analyste Dirk Becker, «la banque devra son bénéfice uniquement à ces ventes de titres, et non à ses activités normales». Toutes les banques connaîtront un mauvais troisième trimestre, les clients ayant effectué moins de transactions sur les marchés, tandis que la chute des indices d’actions a réduit la valeur des portefeuilles gérés dans les départements de clientèle privée. La banque détaillera sa stratégie le 17 novembre face aux investisseurs. Elle a annoncé en août un plan de réduction de 3500 postes, dont près de la moitié dans la banque d’affaires, mais pourrait annoncer une nouvelle charrette, selon notre source. Suivant ce qui sera rendu public au sujet de l’affaire Adoboli, UBS court un risque supplémentaire, celui de la réputation. «De gros clients ont déjà retiré leur argent de la banque durant ce trimestre», indique notre source. La banque avait souligné juste après «l’accident de Londres» que les afflux nets d’avoirs de clientèle privée étaient en ligne avec le deuxième trimestre, aux alentours de 8 milliards. «Si les clients devaient réagir à la perte des 2,3 milliards, l’impact ne se verrait qu’au quatrième trimestre», note Dirk Becker. En voulant rendre sa banque d’affaires moins complexe et davantage ciblée sur les clients et sur le conseil, UBS va répliquer, avec près de quatre ans de retard, la stratégie énoncée par Brady Dougan, le CEO de Credit Suisse, en 2008. Désormais, les deux grandes banques ont le même objectif: se recentrer sur la gestion d’actifs et réduire l’activité de négoce pour compte propre (trading nostro), en vue de se focaliser sur le négoce au nom des clients, et sur le conseil aux entreprises en matière de fusions, acquisitions et entrées en bourse. Un choix a priori douloureux: les activités de trading (clientèle et nostro) d’UBS lui rapportent cinq fois plus que le conseil en fusions et acquisitions et les entrées en bourse, et lui ont rapporté entre 6 et 10 fois plus depuis 2001. Mais cela, c’est lorsqu’elles sont bénéficiaires. Lorsqu’elles réalisent des pertes, elles ont le don d’effacer ces gains mirobolants en quelques semaines.

Responsables?

La théorie du «bouc émissaire», qui a triomphé dans l’affaire Kerviel, clora-t-elle aussi cette affaire UBS?

Kweku Adoboli Le «trader fou» ne le serait pas tant que cela... Le Ghanéen de 31 ans est actuellement incarcéré à Londres, et doit comparaître devant le tribunal le 20 octobre.

John Hughes Le supérieur direct de Kweku Adoboli a démissionné dès le 15 septembre. Il aurait validé les transactions du trader, selon des sources informées de l’enquête en cours.

Carsten Kengeter  Le CEO de la banque d’affaires pourrait être impliqué, s’il est prouvé que le chef des risques de cette division, Mark Sanborn (un ex-Lehman Brothers en poste depuis avril), était au courant.

Oswald Grübel Le départ de l’ex-CEO, annoncé par Bilan le 21 septembre, reflète un constat d’échec dans son entreprise de contrôle des risques, qui aurait dû rendre impossible de tels incidents.

Crédits photos: Sang Tan/keystone

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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