Bilan

Un FMI moins dogmatique

Autrefois décrié pour ses interventions brutales dans les affaires de pays exsangues, le Fonds monétaire international subit aujourd’hui le reproche de ne pas avoir vu venir la crise. Sous pression, il met ses convictions en question et se réinvente. Il ne jurait que par la totale convertibilité des monnaies? Il admet l’instauration de contrôles des changes, écornant un peu plus son credo pour un marché aussi libre que possible. Il ne critiquait ses principaux actionnaires qu’avec des pincettes? Il sonne publiquement la charge. Archidominé par les pays occidentaux – Américains et Européens se partagent la majorité des sièges à son conseil d’administration – il développe en son cœur la contestation face à la toute-puissance du dollar.

Autant de changements soutenus par les pays du Sud, dont nombre ont expérimenté la dureté des programmes d’ajustement structurels. Leur puissance croissante s’accommode de moins en moins avec la disproportion des prérogatives des Etats développés. «Le Fonds affichait parfois des positions très dogmatiques. Il se dirige vers davantage de pragmatisme», relève Charles Wyplosz, professeur à l’Institut universitaire des hautes études internationales et du développement à Genève. L’assemblée générale de printemps, qui s’est tenue les 14 et 15 avril derniers à Washington, a été l’occasion de tirer un bilan sur une introspection entamée au lendemain de la crise asiatique et qui a été relancée dès le début de cette année à la suite de l’effondrement financier de 2007 à 2009. Constat en 5 points.

1. Contrôler les flux de capitaux

La nouvelle est tombée comme une surprise dans un article de réflexion publié le 5 avril: le FMI ne s’érige plus en défenseur intransigeant d’une totale liberté de circulation des fonds, condition qu’il jugeait impérative pour soutenir le développement d’une économie. Au contraire, il stipule désormais que, pour certains pays, «les contrôles des flux de capitaux sont un instrument utile de politique macroéconomique permettant de maîtriser les afflux brusques de fonds», écrivaient sept économistes de l’institution sous l’autorité de leur chef, Olivier Blanchard. Et d’enfoncer le clou en affirmant, contre tout ce qui avait été dit jusqu’alors, que «les contrôles des capitaux peuvent contribuer à assurer la stabilité macroéconomique lorsque celle-ci est mise en danger». Cette concession à l’orthodoxie défendue jusqu’alors répond aux souhaits de grands pays émergents, comme le Brésil ou la Corée, qui se sont vu noyés sous de brusques afflux de capitaux spéculatifs durant la crise financière de 2009. Elle s’ajoute aux appels réguliers que le Fonds lance depuis plus d’un an en faveur d’un renforcement de la réglementation financière internationale, dans la ligne des durcissements exigés par le Comité de Bâle (qui rassemble les principaux gouverneurs de banques centrales) et le Conseil de la stabilité financière (les mêmes, auxquels s’ajoutent les responsables des principales autorités de surveillance).

2. Sauver l’emploi

Les salariés et les bénéficiaires d’aides sociales grecs, irlandais, hongrois ou portugais, pris à la gorge par les drastiques programmes d’austérité budgétaires de leur gouvernement, ne s’en aperçoivent certainement pas, mais le FMI manifeste une plus grande sensibilité sociale qu’avant. «La croissance n’est pas tout», a déclaré Dominique Strauss-Kahn, son directeur général depuis novembre 2007, lors d’un débat face à un syndicaliste organisé le 13 avril dernier à Washington, et qui faisait écho à de nombreuses interventions précédentes. «Nous avons besoin de politiques orientées vers les marchés de l’emploi. La crise nous a enseigné que des approches bien faites pouvaient sauver des postes de travail», affirmait-il. Concrètement, cela signifie que le FMI ne s’attaque plus directement aux systèmes de protection sociale lors de ses interventions. Au contraire, il «protège les filets sociaux pour les pauvres», ajoutait le dirigeant.

 

 

 

FMI Le Fonds avait été attaqué sur son caractère doctrinaire et sur sa soumission aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

 

 

 

3. Le dollar en question

Bien qu’il ne soit plus considéré formellement comme la monnaie de référence depuis 1973, le dollar reste au cœur du fonctionnement du FMI. Néanmoins, des voix toujours plus fortes s’élèvent à l’intérieur du Fonds pour réduire son importance. Mais par quoi le remplacer? Par les droits de tirage spéciaux (DTS), une unité monétaire créée en 1967 et gagée sur un panier de monnaies d’Etats-membres. Préconisée par Joseph Stiglitz, défendue par le BRICS (Brésil, Russie, Inde et Chine auxquels s’ajoute l’Afrique du Sud), cette solution est défendue par le groupe des 24, qui rassemble les principaux pays du Sud. Le Fonds lui-même ne s’est pas engagé dans cette voie, que Charles Wyplosz juge incompréhensible: «Elle reviendrait à priver les pays dont la monnaie fonde les DTS de leur souveraineté monétaire», estime-t-il.

4. Critiquer les puissants

Alors qu’il n’a jamais mâché ses mots pour dénoncer les travers des pays surendettés vers qui il est intervenu, le FMI s’est montré beaucoup plus mesuré envers ses contributeurs principaux, notamment les Etats-Unis. La crise financière a changé cet état de fait. En mai 2009, un de ses économistes, Peter Stella, s’est inquiété que la Fed, la Banque centrale américaine, perde une partie de sa marge de manœuvre en raison de son extraordinaire engagement pour sauver l’industrie financière américaine. Le Fonds a élargi sa critique depuis le début de 2011. Il s’inquiète du niveau de la dette publique américaine. Il exige aussi une «meilleure surveillance des places financières à risque systémique», lisez New York et Londres, les deux principaux centres internationaux, d’où la crise s’est diffusée. «Le FMI affiche plus de transparence. Ses responsables actuels laissent moins de place à la diplomatie que leurs prédécesseurs», relève le professeur Charles Wyplosz.

5. Vieux équilibres contestés

La modeste réduction du poids des pays développés au bénéfice des nations émergentes était à peine décidée en novembre 2010 que se préparait une bombe bien plus puissante: l’étalage des dysfonctionnements qui ont empêché le FMI de prévoir la crise. Publié le 10 janvier 2011, le rapport du Bureau indépendant d’évaluation, instance créée au lendemain de la crise asiatique pour auditer le Fonds, dénonçait le caractère «doctrinaire» des analyses développées par l’institution. Celle-ci était tombée dans plusieurs pièges, affirmait le document: ses experts, qui travaillaient de manière cloisonnée, tendaient à ne pas remettre en question la parole venue «d’en haut» et ont accepté une sorte de «mise sous tutelle» de la part, notamment, du Royaume-Uni.

La direction du FMI a promis des réformes. Ses actuels dirigeants n’ont guère le choix que de s’adapter à la nouvelle donne. Cela d’autant plus facilement que les Etats-Unis sortent affaiblis de la crise avec, en outre, une «équipe dirigeante plus ouverte que la précédente». Néanmoins, Washington a sauvé son droit de veto sur les décisions les plus importantes. Avec 16,82% des voix (contre 3,83% à la Chine, et plus 34% dispersés entre les Européens dont la Suisse), les Etats-Unis demeurent le seul pays à pouvoir bloquer toute décision manifestement contraire à leurs intérêts.

 

 

 

Charles Wyplosz «Le FMI se dirige aujourd’hui vers davantage de pragmatisme.»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."