Bilan

Une banque drague les spécialistes d'avoirs non déclarés

Une banque genevoise cherche à recruter des collaborateurs avec des portefeuilles de «clients déclarés ou non déclarés»: l'annonce diffusée cette semaine surprend en pleine stratégie d'argent propre en Suisse.
Les discours des banquiers suisses (et genevois en particulier) sur l'assainissement des avoirs et la stratégie de l'argent propre ne feraient-ils l'unanimité qu'en façade? Certains établissements tenteraient-ils de rattraper les clients en délicatesse avec leur administration fiscale?



Une annonce parue le 11 juin sur le site jobup.ch recèle un intitulé pour le moins ambigu: «Notre client, un prestigieux établissement bancaire, basé à Genève, nous a confié la recherche de Seniors Relationship Managers & Gerants Indépendants souhaitant garder et développer leur portefeuille clients (déclarés et non déclarés) basés en France - Belgique - Espagne».

La confidentialité empêche de savoir quelle est la banque

Le cabinet de placement qui a publié l'annonce, le Cabinet Profil, explique qu'«étant l’intermédiaire entre candidat et employeur, il ne (lui) appartient pas d’enquêter sur le fonctionnement de (ses) clients. La question serait donc à poser directement à (sa) mandante, nonobstant le secret des affaires ne (lui) permet pas d’en dévoiler l’identité».

Impossible donc de trouver l'identité de l'établissement recruteur au milieu des centaines de banques de la place genevoise. Difficile aussi d'obtenir des témoignages d'autres banquiers: en l'absence du nom de la banque concernée, la prudence est de mise.

Un juriste «perplexe» devant cette formulation

S'exprimant anonymement, un juriste employé par une grande banque avoue être «perplexe» quant à la formulation: «des clients non déclarés, ce serait surprenant que l'on soit dans un cas de figure conforme à la loi et aux engagements pris par les banques récemment».

Et d'ajouter que «le cadre d'une offre d'emploi par annonce sur un portail internet, donc destiné au grand public, ne se prête pas forcément à une expression interne qui recouvrirait une situation légale mais issue du jargon de l'établissement».

Des clients issus de France, d'Espagne et de Belgique

Un de ses homologues contacté dans une autre banque avoue lui aussi sa surprise: «Peut-être y a-t-il une volonté de récupérer ces clients avec des avoirs importants mais non déclarés, et de les inciter à régulariser ensuite. Mais le hic dans ce raisonnement, c'est que deux des trois pays visés (France et Espagne) avaient ouvert des cellules de dégrisement ou de régularisation mais les ont fermées depuis quelques mois».

Et de s'interroger sur la stratégie de ce prestigieux établissement bancaire: «Pourquoi cibler aussi précisément les clients de ces trois pays? Comment développer un modèle d'affaires sur ce type de clientèle?». La banque ne commettrait aucun délit en accueillant ces clients, mais ces derniers ne seraient pas forcément en règle avec leur fisc.

A la limite de la légalité ou une simple maladresse de formulation?

Un dirigeant d'une banque bâloise contacté jeudi se hasarde à une théorie, déjà évoquée par l'un des interlocuteurs genevois: «Cela pourrait ressembler à la situation connue en 2009, quand UBS avait fait du ménage dans ses clients américains et que d'autres établissements qui n'ont pas d'implantation aux Etats-Unis avaient récupéré ces clients et leurs avoirs en se pensant de ce fait à l'abri des conséquences».

«La tactique de cette banque ne va pas forcément à l’encontre de la stratégie d’argent propre développée ces derniers mois par les associations de banques suisses. Beaucoup de banques suisses ou implantées en Suisse disposent de filiales dans des pays étrangers et le terme pourrait donc avoir un autre sens, mais la formulation serait alors extrêmement maladroite», convient le juriste genevois.

L'annonce a été retirée 48h après sa mise en ligne

«Il n’est nullement mentionné que mon client est prêt à ouvrir des comptes non déclarés dans sa structure suisse», assure d'ailleurs le cabinet de placement. Et afin d'éviter toute méprise, l'annonce a d'ailleurs été retirée du site. Après avoir toutefois été visible pendant 48h et suscité l'étonnement de nombreuses personnes.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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