Bilan

Vers un «capitalisme de société»

Il est bien connu de la maison: c'est Ransom «Pay Me» Thomas (tout un programme...), le président du New York Stock Exchange. On le fait entrer. Il n'y va pas par quatre chemins: si, à 14 h 30, il n'a pas 25 millions de dollars, 50 courtiers feront faillite et la bourse fermera. JP Morganconvoque immédiatement 14 présidents de grandes banques dans son bureau. Il leur donne dix minutes pour lever les fonds. A 14 h 16, ils ont déjà réuni 23 millions de dollars. Quelques minutes plus tard, JP Morgan entendra un tonnerre d'applaudissements de l'autre côté de la rue à la Bourse. Ce sont les courtiers qui l'ovationnent. Le système financier est sauvé.

Le 15 septembre 2008, le monde est en choc, les médias déversent l'incroyable nouvelle: Lehman Brothers fait faillite. Les télévisions montrent en boucle les employés en larmes vidant leur bureau dans des cartons. Quelques jours plus tard, c'est l'assureur AIGqui est au bord du gouffre. Mais à la différence de 1907, pas de JP Morgan pour sauver le système. Où sont les banquiers? Nulle part! La devise devient rapidement «chacun pour soi et le gouvernement pour tous...». Cette abdication de responsabilité fut dramatique. A partir de ce moment-là, l'économie a changé de visage.

Le pouvoir de l'information

Rapidement, les gouvernements vont s'engouffrer dans la brèche pour reprendre en mains l'économie. Parfois cela tourne à la vendetta. Barack Obamaveut taxer et réglementer à tour de bras, Gordon Brownnationalise etNicolas Sarkozyveut ressusciter les champions nationaux. Un nouveau capitalisme d'Etat est en train de naître, et pas uniquement dans les pays dits avancés. En Chine, bien sûr, l'Etat est tout-puissant sur l'économie, mais le capitalisme d'Etat fleurit aussi en Russie ou dans les pays du Golfe. A travers les fonds souverains qui gèrent aujourd'hui 3800 millions de dollars, toutes les nations accroissent leur emprise sur l'économie. Mais le capitalisme d'Etat est-il vraiment la solution?

A la base de la crise, il y a ce que les économistes appellent «l'asymétrie de l'information», théorie pour laquelle Joseph Stiglitz, Michael Spence et George Akerlof ont reçu le Prix Nobel en 2001. Pour faire simple, certaines personnes disposent d'informations que d'autres n'ont pas (par exemple en 1815, Nathan Rothschild connaît l'issue de la bataille de Waterloo avant la Bourse de Londres grâce à des pigeons voyageurs). Ou certains encore - et c'est la nouveauté - comprennent des informations que d'autres ne comprennent pas (par exemple des produits financiers complexes). En général, le vendeur comprend et l'acheteur ne comprend pas et fait confiance. Lors de la crise, même les vendeurs ne comprenaient plus ce qu'ils vendaient...

De nouvelles sensibilités

Or ce problème d'information imparfaite sur le marché demeure, et toutes les règles du monde - capitalisme d'Etat ou pas - ne seront pas édictées assez vite pour empêcher que cela ne se reproduise. La clé du problème est en amont. Les entreprises elles-mêmes doivent faire partie de la solution et apprendre à «s'autocensurer» dans leurs comportements. Elles doivent aussi retrouver un sens de la communauté, entre elles et dans le monde où elles opèrent. Le capitalisme moderne est en fait un «capitalisme de société», sensible aux préoccupations non économiques de la population, comme l'environnement, l'éthique ou la transparence. Et là, reconnaissons-le, les politiciens ont compris ce changement bien avant certains entrepreneurs qui continuent à ne rêver que de plus-value actionnariale. Ceux-ci doivent maintenant se réveiller, et vite...

 

Stephane Garelli
Stéphane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

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Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

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