Bilan

Aline Asmar d’Amman: «Je rêve de couvrir une grange en feuilles d’or»

Après la rénovation du restaurant triplement étoilé de la tour Eiffel, le Jules Verne, et de l’Hôtel de Crillon à Paris, l’architecte libano-parisienne Aline Asmar d’Amman aspire à un projet en Suisse.

  • Crédits: Pascal Dangin
  • Aline a agencé l’intérieur du restaurant gastronomique de la Tour Eiffel en créant des correspondances et des perspectives avec le ciel et les rues de Paris.

    Crédits: Stephan Julliard
Suite Marie-Antoinette à l’Hôtel de Crillon, décorée par Aline Asmar d’Amman et son studio Culture in Architecture (Crédits: Stephan Julliard)

C’est à la fois avec le sourire aux lèvres qui caractérise son enthousiasme et l’air grave qu’Aline Asmar d’Amman nous retrouve sur la terrasse d’un palace genevois à la mi-août. L’architecte libano-parisienne est encore sous le choc de l’explosion du port de Beyrouth qui a ravagé quelques jours auparavant sa ville natale. Sa famille, ses amis, son bureau ont été touchés par ce drame. La villa d’un client privé dont la rénovation était presque terminée a été entièrement soufflée. Celle qui a intégré la Women A-List du ELLE Decor USA, célébrant les plus grandes femmes architectes de demain et le AD 100 qui consacre les meilleurs architectes de l’année dans le monde a peur pour son pays. Tout est en ruines et il va falloir reconstruire ce patrimoine architectural et urbain. « Les maisons libanaises de style vénitien ont disparu en masse après la guerre. Le charme des ruelles et l’art de vivre se sont volatilisés. » Aline craint la même désolation aujourd’hui. « Depuis plusieurs mois, la crise économique a énormément affaibli le pays. Après l’explosion, la plupart des habitants ont perdu leur toit et risquent d’être tentés de vendre aux promoteurs immobiliers les plus offrants. » Il faut reconstruire, mais reconstruire bien. Préserver l’âme des quartiers de Beyrouth, sauvegarder le tissu social, fédérer les efforts et les initiatives individuelles. Aline s’est engagée avec ses confrères architectes et l’Académie des beaux-arts de son pays – où elle est sortie major de sa promotion en 1998 – à contribuer à reconstruire la capitale du Liban.

C’est dans ce pays en effet que tout a commencé. Elle y est née en 1975 au milieu d’un paysage en conflit. Contre le chaos extérieur, la jeune adolescente se plonge alors dans les œuvres littéraires et les références artistiques. « Lorsque j’entendais une bombe au loin, je prenais un livre ; et soudainement, plongée dans les mots, le silence envahissait la pièce. » Des ruines, elle a appris à en apprécier la théâtralité sous la lumière. C’est naturellement qu’elle s’est tournée vers l’architecture dans un pays en résurrection. Elle remporte rapidement le Prix du Ministère de la culture en 1998 et celui de l’Ordre des architectes et des ingénieurs de Beyrouth pour son projet de fin d’études.

Les Grands Appartements» par Karl Lagerfeld ont été conçus par le célèbre couturier à l’invitation d’Aline Asmar d’Amman pour l’Hôtel de Crillon (Crédits: Dr)

En 2011, Aline fonde Culture in Architecture à Beyrouth et à Paris. Ces projets vont de l’architecture d’intérieur de résidences privées à l’hôtellerie de luxe, du design de mobilier à la scénographie, tout en jetant des ponts entre les cultures du monde. Elle en est convaincu : « Le beau, catalyseur d’émotions, contribue à l’âme poétique du monde. »

Hôtel de Crillon et Karl Lagerfeld

A son palmarès, la direction artistique de la récente rénovation de l’Hôtel de Crillon à Paris. Aline a réuni une équipe d’architectes, d’artisans et d’artistes afin de réhabiliter ce palace mythique. Parmi eux, feu Karl Lagerfeld qui a signé les décors des « Grands Appartements ». « Je lui ai fait la demande personnellement en lui déposant une lettre manuscrite à son bureau. » Ce dernier a rapidement été conquis par le projet de faire revivre ce lieu mythique où l’ancienne reine de France, Marie-Antoinette, y suivait ses leçons de piano. Le travail colossal de rénovation a nécessité cinq ans d’études et de travaux. « L’Hôtel de Crillon est un petit Versailles au cœur de Paris. Et Versailles ne s’est pas construite en un jour. J’ai voulu rénover ce lieu emblématique dans un esprit collaboratif, ce qui est très nouveau dans le monde de l’hôtellerie. Nous étions cinq grands noms de l’architecture avec Karl Lagerfeld. Ce grand érudit, qui a toujours soutenu les métiers d’art, a su partager sa passion avec générosité. Sa culture pharaonique, notamment du XVIIIe siècle, m’a permis d’enrichir l’esprit des lieux. »

Aline s’est vue confier un nouveau projet dans la Cité des Doges : le Palazzo Dona Giovannelli qui accueillera l’Hôtel « Rosewood Venice » (Crédits: Dr)

Palais à Venise

Toujours très impliquée dans les actions de rénovation du groupe Rosewood – opérateur de l’Hôtel du Crillon – Aline Asmar d’Amman s’est vu confier un nouveau projet de réhabilitation d’un palais à Venise. Datant du XVe siècle, cette propriété privée de 10 000 m2, ancienne pinacothèque sera bientôt métamorphosée en un Rosewood Hotel de luxe d’une cinquantaine de suites. « Venise est la porte entre l’Orient et l’Occident. Depuis des siècles, la maison libanaise est apparentée à la maison vénitienne avec ses triples arcades. Cette architecture me parle depuis mon enfance. » Quatre ans seront nécessaires pour faire l’étude et les rénovations du Palazzo Donà Giovannelli, palais néogothique appartenant à l’homme d’affaires italien et philanthrope Paolo Barletta. Depuis six mois, Aline se rend toutes les semaines dans la Cité des Doges. C’est un rendez-vous avec la Sérénissime qui l’a empêchée d’être le jour fatidique à Beyrouth. « On se dit que tout tient à très peu. C’est pour cette raison que les Libanais cultivent cette joie de vivre, car ils savent que tout peut basculer en un instant. » La pandémie actuelle n’a par ailleurs en rien ralenti ses projets qui la mènent aujourd’hui de Venise à l’Asie en passant par Bahreïn.

Propriété privée à Beyrouth en bord de Méditerranée. Elle a souffert de l’explosion du port début août. (Crédits: Dr)

Le Jules Verne, restaurant gastronomique de la tour Eiffel

Autre réalisation d’envergure qui lui a apporté une visibilité mondiale: la rénovation intérieure du restaurant Le Jules Verne, adresse gastronomique mythique située au deuxième étage de la tour Eiffel, opéré par le groupe Sodexo et dirigé par le chef étoilé Frédéric Anton. L’architecture intérieure, le mobilier spécifique et la curation d’art rendent hommage à la capitale du chic et aux arts décoratifs français. Aline Asmar d’Amman peut se targuer d’être la première femme en 130 ans à intervenir sur la rénovation de ce lieu emblématique au sein de la grande dame de fer. « J’ai joué la carte de la femme forte, celle représentée par la dame de fer qui cache sous elle un cœur de velours. » Ce projet a duré deux ans. L’idée était de rendre hommage aux Parisiens et au génie de Gustave Eiffel. Chaque détail met l’accent sur le partage, l’art de la conversation, la convivialité, la complicité. Tout ce qui fait sens avec la gastronomie et l’art de vivre, valeurs phares de la Ville Lumière.

L’appel de l’Asie

Aline travaille actuellement sur les espaces d’exception d’un grand complexe hôtelier en Asie. « C’est très audacieux de la part d’un groupe américain de choisir une agence franco-libanaise pour son projet en Asie. Ils ont aimé mon art de savoir tisser l’histoire à la modernité d’une ville.» Dans son travail, Aline se nourrit de littérature, d’art, de culture, d’émotion et de romanesque. « Dans l’architecture, on touche à la poésie concrète des lieux. La culture permet d’avoir un regard à la fois plus profond et léger sur les choses. »

La Suisse

« La Suisse me nourrit. » Aline est mariée à un Fribourgeois depuis seize ans et a deux enfants. « J’ai appris à comprendre la culture helvétique par amour qui est assez différente de la mienne, même si le Liban a souvent été considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. J’apprécie la force que dégagent les montagnes, la sérénité des lacs, à l’opposé des vagues parfois déchaînées de la Méditerranée. » Aline aspire aujourd’hui à un projet en Suisse sur les terres ancestrales fribourgeoises de son époux. « Je rêve de transformer une grange en la couvrant de feuilles d’or, au milieu d’un champ agricole, de changer en quelque sorte la boue en or, tel le mythe du roi Midas. C’est l’essence même de mon travail, mélanger le brut et le précieux », conclut celle qui se dit « anarchique dans l’âme ». On croise les doigts pour qu’Aline Asmar d’Amman puisse un jour exaucer son rêve helvétique.

(Crédits: Stephan Julliard)
Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

Du même auteur:

Le road show de DSK passe par Genève
Genève accueille le premier salon suisse du champagne

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."