Bilan

Hôtels littéraires en Suisse

De nombreux hommes et femmes de lettres sont venus passer un séjour dans les hôtels de nos régions. Nous avons mené l’enquête sur ce qu’ils avaient laissé à la mémoire de ces lieux.

Par Eva Kasser et Jon Monnard

C’est lors du «Grand Tour» que l’on commence à admirer la beauté du paysage helvétique. On s’ébahit des splendeurs de la nature, de ses lacs et du mystère des montagnes. Le tourisme de masse (majoritairement anglais) commencera vers la fin de la première moitié du XIXe siècle grâce à, notamment, l’avènement du chemin de fer. On y vient pour se divertir, pour se soigner et pour s’émerveiller. C’est le commencement de toute une industrie, dont l’ouverture de nombreux hôtels proposant de tous nouveaux services.


Montreux Palace (Montreux)

(Crédits: Mori/Mondadori/Getty Images)

Son hôte littéraire le plus célèbre est Vladimir Nabokov (ci-contre). Après le succès de Lolita, il y vivra jusqu’à la fin de sa vie, dans la suite N° 60. Entre des interviews à siroter un Campari et des chasses aux papillons, il y écrira aussi Ada ou l’ardeur. L’écriture nabokovienne est connue pour ses énigmes... Aurions-nous ainsi compris, dans ce roman, l’allusion à «l’Hôtel des Trois-Cygnes à Mont-Roux»?

Plus connu pour ses contes que pour ses romans, Hans Christian Andersen resta aussi célèbre pour sa venue à l’Hôtel du Cygne (futur Montreux Palace). On lui proposa une chambre au 4e étage, mais terrifié par l’idée de ne pas pouvoir s’échapper en cas d’incendie, il refusa. Pour faciliter ce genre de situations, il emmenait toujours une corde.

Hôtel Castell (Zuoz)

(Crédits: Dr)

Stefan Zweig et Arthur Schnitzler ont peu à voir avec la jet-set et le monde des affaires qui façonnent l’image du tourisme en Engadine. Il n’est donc pas surprenant que les deux écrivains (et amis) autrichiens aient choisi l’Hôtel Castell, construit au début du XXe siècle comme un hôtel thermal. Schnitzler est l’un des spécialistes du monologue intérieur, un procédé de narration littéraire qu’il utilisait pour ses nouvelles. On l’aurait très bien imaginé assis dans le sauna isolé au milieu de la neige à réfléchir aux pensées de son personnage de roman, le lieutenant Gustl. Ou aux tourments de Mademoiselle Else dans l’œuvre de James Turrell, le Skyspace Piz Uter exposé à Zuoz.

Waldhaus (Sils-Maria)

(Crédits: Giovanoli)

Dans le village où vécut Nietzsche, cet hôtel historique a toujours été considéré comme un refuge pour les écrivains et artistes suisses et étrangers. L’atmosphère discrète et familière invite à une retraite paisible, pour soi ou pour travailler.

Entouré par la forêt, il trône comme un château enchanté dans les montagnes de l’Engadine, au-dessus du lac de Sils, proche et pourtant loin de la scène chic de Saint-Moritz.

Le silence magique de la forêt de pins a attiré Thomas Mann et sa femme Katja ainsi que leur fille, l’écrivaine Erika Mann, à de maintes reprises. Au début des années 50, vint plusieurs fois le couple Elsa Morante et Alberto Moravia. Accompagnés de leurs deux siamois, ils passaient du temps, dans leur chambre, à tenter de les faire descendre du sommet de l’armoire.

Hermann Hesse appréciait l’accueil de l’hôtel (même s’il râlait aussi sur la musique de l’orchestre). Il appréciait retrouver des gens qui revenaient régulièrement et qui devenaient des amis.

Cette familiarité et cette gentillesse font toujours partie des coutumes les plus importantes de l’hôtel familial, qui existe depuis 1908 et où chaque client est accueilli et salué de la même façon par la direction.

Hôtel Beau-Rivage (Genève)

(Crédits: Genève Tourisme)

Le Beau-Rivage est sans doute connu pour ses hôtes illustres qui ont loué l’excellence de la maison familiale construite en 1865. Des univers conçus avec amour ont été créés dans chaque recoin de l’hôtel, invitant les clients à s’attarder, à rêver des temps passés. Dans le livre d’or, on peut trouver en date du 21 avril 1986 la venue de Simone Veil. Femme remarquable, elle avait publié son autobiographie qui parlait de son enfance, de la Shoah et de son élection à l’Académie française. Une suite porte son nom et une autre celui d’Eleanor Roosevelt, seule femme chargée de rédiger la Déclaration universelle des droits de l’homme. On notera aussi la venue dans les années 60 de l’inoubliable Jean Cocteau à qui une suite est dédiée, avec une vue sur le ciel étoilé comme il aimait signer son nom du corps céleste. Dix ans après, un bédéiste signe le même livre d’or d’un chien et d’un jeune homme avec une houppette.

Hôtel Riffelhaus (Zermatt)

(Crédits: GaudenzDanuser.com)

La Jungfrau a été gravie en 1811; le Cervin en 1865. A cette période, les alpinistes sont fous des sommets suisses. Mark Twain arrive à Zermatt en août 1878. Il escaladera le Riffelberg en exagérant l’expédition (205 participants, 22 barils de whisky, 154 parapluies…) pour se moquer de ces expéditions alpines. Il racontera tout ça dans Un vagabond à l’étranger. Il dormira dans le plus vieil (1855) hôtel alpin de la commune (il paraît que son repas préféré était les rösti!).

(Crédits: Dr)

Hôtel Walther (Pontresina)

A l’époque, c’est en omnibus à chevaux que l’on venait vous chercher à la gare de Pontresina. A l’Hôtel Walther, dans le grand salon plein de charmes, on remarquera, discret, un vitrail sur lequel se dessine le château de Chillon en guise de déclaration d’amour. L’architecte, Arnold Huber, avait travaillé sur plusieurs hôtels dans la région lémanique.

Nous aurions pu, au début des années 30, voir un homme élégamment vêtu, aux cheveux et moustaches bien peignés, griffonner en ces lieux. Stefan Zweig immortalisa l’hôtel dans son roman Ivresse de la métamorphose, un manuscrit retrouvé après sa mort. L’histoire de Christine, auxiliaire des postes, venue trouver sa tante en Engadine. Elle prend goût au luxe qu’on lui offre, allant jusqu’à la jalouser. Démasquée, elle retourne dans son village près de Vienne, dans la pauvreté totale.

Wes Anderson dit s’être inspiré des écrits de Stefan Zweig pour The Grand Budapest Hotel. Figurez-vous qu’on y trouve certains traits dans l’architecture de l’Hôtel Walter… Coïncidence?

Hôtel des Trois-Couronnes (Vevey)

(Crédits: Dr)

Henry James a su immortaliser à la perfection l’un des plus beaux hôtels du bord du Léman dans sa nouvelle Daisy Miller. Il l’a écrite durant l’hiver 1878, de retour à Londres. En avril, elle paraît: 20 000 exemplaires écoulés en quelques semaines. L’attrait de cette histoire est contenu dans le personnage de Daisy, femme émancipée dont l’excentricité américaine déplaît à la vieille Europe. Alors qu’elle souhaite juste vivre, profiter de la vie et de sa jeunesse, elle paiera le prix des conventions. S’il nous a été difficile de trouver des écrivaines dans l’historiographie du tourisme en Suisse, Daisy Miller relève les nouvelles façons des femmes de voyager en Europe à cette époque.

(Crédits: Dr)

Hôtel d’Angleterre (Lausanne)

(Crédits: Dr)

Le sulfureux Lord Byron rencontre la romancière Mary Godwin et son futur époux Percy Shelley durant l’été 1816. Avant de s’installer à la Villa Diodati (où l’idée de Frankenstein ou le Prométhée moderne naîtra), les deux poètes résident dans l’hôtel lausannois. Ils feront beaucoup d’excursions, notamment au château de Chillon, dont l’histoire de François Bonivard, enfermé au château de 1530 à 1536, inspira Lord Byron à rédiger Le prisonnier de Chillon.

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