Bilan

Produits saints, produits sains

Fruits du travail des moines et moniales ou collaborations pour les soutenir, les denrées monastiques plaisent aux consommateurs en quête d’authenticité.

  • Céline Darbellay, directrice de la Brasserie de l’abbaye de Saint-Maurice (VS), et Olivier Roduit, chanoine procureur.

    Crédits: Charly Cavin, Dr
  • Depuis de nombreuses années, les moniales de l’abbaye de la Fille-Dieu (FR) préparent des moutardes, sauces, confitures et élixir: «C’est notre gagne-pain et aussi un soutien pour notre communauté».

    Crédits: Charly Cavin, Dr

Le 22 septembre 2019, Saint-Maurice (VS) célèbre son saint patron. Et c’est à cette occasion que l’abbaye chablaisienne présente sa première bière. Ou plutôt ses trois premières bières: «Nous avons une blanche, une ambrée et une bière d’abbaye, de type triple et donc un peu plus forte», décline Céline Darbellay, jeune directrice de la Brasserie de l’abbaye de Saint-Maurice. Près de 1504 ans après sa fondation par le roi burgonde Sigismond, les chanoines rejoignent ainsi les nombreux moines cisterciens de Belgique et de France qui proposent leurs bières depuis plusieurs siècles.

«Tout est parti d’une réflexion sur les moyens de contribuer à la pérennité financière de l’abbaye, de la faire rayonner et de mettre en valeur son patrimoine de plus de 1500 ans. Notre choix s’est porté sur la bière et nous avons installé les équipements dans un ancien pressoir qui appartient depuis au moins 800 ans à l’abbaye et qui se situe au milieu de parcelles de vigne sur la commune voisine de Bex», raconte Céline Darbellay.

L’histoire, comme pour la plupart des produits monastiques, est omniprésente: les levures de la blanche? Prélevées par une startup de l’Université de Lausanne sur un parchemin de 1319; le goût de malt grillé de l’ambrée? Une référence à l’incendie de 1693 qui a ravagé le lieu saint et a débouché sur le nom Febris, (feu, en latin), de cette bière.

Liqueur du monastère de Montorge (FR) (Crédits: Charly Cavin, Dr)

Une halte de choix pour les gastronomes

Si les chanoines, qui suivent la règle de saint Augustin (et pas celle de saint Benoît comme les cisterciens trappistes), ne sont pas directement impliqués dans la production (hormis le procureur de l’abbaye Olivier Roduit, qui siège au conseil d’administration de la brasserie), la population locale s’est vite passionnée pour ce projet: l’ensemble de la production estivale a été vendu en trois semaines après le 22 septembre, et le carnet de commandes se remplit déjà pour les cuves qui arrivent.

De plus, des agriculteurs locaux ont pris contact avec Céline Darbellay et son brasseur pour des collaborations: «Nous avons des projets pour sortir des éditions limitées avec des produits locaux dans un deuxième temps», confie la jeune femme. Car si les installations flambant neuves de la brasserie peuvent permettre de produire jusqu’à 600 000 bouteilles de 33 cl par an, l’objectif n’est pas de concurrencer les géants du marché de la bière en Suisse, mais d’offrir un produit qualitatif et qui fasse du sens pour l’abbaye. C’est pour cela que les bouteilles de Candide, Febris et DXV (515, en chiffres latins) vont surtout être vendues à travers les circuits de la restauration et bien évidemment à la boutique de l’abbaye.

Ces espaces de vente sont d’ailleurs devenus depuis une vingtaine d’années une halte de choix pour les gastronomes. Alors que les religieux combinent depuis 1500 ans à travers l’Europe et le bassin méditerranéen prières, tâches intellectuelles et travaux agricoles, la vente du fruit de leurs efforts est devenue cruciale sur le plan financier pour ces communautés. Et rencontre la démarche d’un nombre croissant de consommateurs en quête d’authenticité, loin des circuits de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire.

La rencontre de deux mondes

«Localité et caractère artisanal de la production, traditions séculaires de fabrication, profonde et sincère vocation spirituelle des moines offreurs, lieux de vente pour certains situés dans les abbayes: nous pensons que tout concourt pour que l’acheteur de produits monastiques corresponde en partie au profil du consommateur en quête d’authenticité», affirme Marie-Catherine Pâquier, autrice d’une thèse parue en 2015 et intitulée «L’expérience d’achat de produits monastiques: l’influence des contextes sur le contenu de l’expérience vécue».

Pour cette dernière, «l’acte d’achat de produits monastiques est un moment de rencontre entre deux mondes que tout semble opposer: le monde monastique, silencieux et détaché des biens matériels, et le monde sécularisé de la consommation, bruyant et matérialiste».

Un constat que partage Baptiste Schnyder, jeune cadre fribourgeois croisé à la sortie de l’abbaye de la Fille-Dieu, à Romont (FR): «Quand on fait les courses en supermarché, tout nous incite à consommer davantage mais on sent que le prix est largement basé sur un packaging, sur une réflexion marketing, tandis que dans les magasins monastiques, le pot de confiture ou de moutarde aura peut-être une étiquette moins jolie mais je serai sûr que le produit sera savoureux, local et sain et que je paierai pour lui et pas pour enrichir des fonds de pension américains.»

Depuis trois ans, ce trentenaire urbain effectue au moins une fois par mois une visite dans un des monastères romands pour s’approvisionner.

Un soutien financier très apprécié depuis des années

Car si les bières de Saint-Maurice ont fait le buzz lors de leur sortie, c’est dans la discrétion que des moines et des moniales produisent et vendent le fruit de leur travail depuis des décennies en Suisse romande: liqueur digestive au monastère de Montorge (FR), moutardes, sauces, confitures et élixirs à l’abbaye de la Fille-Dieu (FR), pain, biscuits, confitures, huiles à l’abbaye d’Hauterive (FR), biscuits au carmel du Pâquier à Estavayer-le-Lac (FR), eau de mélisse au monastère du Carmel Notre-Dame de l’Unité à Develier (JU) ou encore tisanes, confitures et eau de noix à l’abbaye de la Maigrauge (FR).

A l’abbaye de la Fille-Dieu, les ventes se sont développées depuis une dizaine d’années. Si les plus grosses ventes ont lieu lors du marché monastique à Saint-Maurice à la fin de septembre de chaque année, «des clients viennent au magasin de la Fille-Dieu tout au long de l’année et partent souvent avec un pot de moutarde, très appréciée. C’est notre gagne-pain et aussi un soutien pour notre communauté», confie l’une des sœurs du monastère.

A l’étranger, les produits monastiques ont parfois obtenu des labels, notamment bios. «Mais nous ne visons ni la quantité ni la destruction des merveilles de la création, donc pourquoi utiliserions-nous des produits chimiques?» questionne un moine français qui a rejoint une communauté romande récemment.

Et surtout, pour de nombreuses communautés religieuses, la certification représente un surcroît de travail alors que les moines et moniales doivent consacrer une large partie de leur temps à la prière.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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