Bilan

Trois générations pour un pari horloger

En juillet dernier, les trois générations de la famille Scheufele, propriétaire de la maison Chopard, présentaient leur nouvelle collection, un pari industriel que la marque veut relever.

  • Les trois générations sont réunies : Karl-Fritz, Karl et Karl-Friedrich Scheufele.

    Crédits: (Crédits: Dr)
  • Crédits: Dr
  • La nouvelle montre Chopard Alpine Eagle, entièrement manufacturée à l’interne, est un revival contemporain de l’ancienne collection iconique St-Moritz.

    Crédits: Dr
(Crédits: Régis Golay)

C’était une première. Karl, Karl-Friedrich et Karl-Fritz étaient réunis cet été pour parler d’une seule voix, sur les hauteurs de Gstaad, au cœur des Alpes bernoises, et offrir une exposition médiatique forte à leur nouveau lancement international. Les trois Karl, grand-père, fils et petit-fils, avaient choisi les sommets pour donner l’écho nécessaire à ce nouveau pari industriel. Entre démonstration de vol d’un aigle et discours en plein alpage, les propriétaires de la maison Chopard ont inscrit cette nouvelle montre Alpine Eagle au cœur d’une cause aujourd’hui porteuse de sens : un projet environnemental innovant et pluridisciplinaire destiné à sensibiliser et mobiliser le public sur l’importance, la beauté et la fragilité des biotopes alpins. Le lancement de la nouvelle Fondation Eagle Wings, dont Karl-Friedrich Scheufele est membre fondateur, était l’occasion pour la famille d’origine allemande de rappeler son attachement au Pays-d’Enhaut.

La force des indépendants

Mais c’était surtout l’occasion de démontrer la force d’innovation qu’une marque indépendante en main familiale peut offrir à l’horlogerie suisse, dans un contexte économique plutôt frileux. Karl-Friedrich Scheufele: « L’esprit Chopard a toujours été axé sur la créativité et l’innovation. Il est essentiel de se rappeler qu’il est nécessaire de prendre des risques. Nous vivons aujourd’hui une époque qui voit les grands groupes réduire les risques avec des produits aseptisés, créés par des comités. Une industrie doit se faire remarquer par des prises de risque. Les montres doivent pouvoir surprendre, avoir du caractère. Les marques indépendantes sont souvent très innovantes, mais n’ont que peu l’occasion de bien exposer leurs produits. C’est pour cela que j’ai ouvert une galerie à Monaco, Art in Time, en avril dernier, dédiée à la vente de marques indépendantes. Nous y exposons bien sûr notre deuxième marque horlogère Ferdinand Berthoud, plus confidentielle, mais aussi toutes sortes d’œuvres liées au temps. C’est une manière de faire un pas de côté et de souligner la richesse et la créativité horlogères. » Et de richesse créative, la nouvelle génération Scheufele souhaitait en explorer les limites et défier les anciennes générations. Karl-Fritz Scheufele, l’un des trois enfants de Karl-Friedrich, 23 ans et encore étudiant à l’Ecole hôtelière de Lausanne, explique : « J’ai toujours entendu parler de business et d’industrie horlogère à la maison. Lorsque j’ai évoqué à mon grand-père mon idée de relancer la montre iconique Chopard des années 1980, la St-Moritz, il m’a tout de suite soutenu. Et c’est en cachette de mon père que nous avons développé les premiers dessins. Ma tante, Caroline, coprésidente de Chopard, m’a également soutenu. Mais faire tout cela en sous-main n’a pas duré très longtemps. Mon père a finalement adhéré à l’idée. Je suis heureux de n’avoir rien lâché, même si jamais je n’aurais cru arriver à cette finalité ! » Sur ce point, Karl-Friedrich ajoute : « Cela m’a appris et confirmé qu’il faut laisser la jeune génération s’exprimer, ne pas être obtus, mais à l’écoute. Ça me rassure de l’avoir fait. Mon père a fait pareil avec moi lorsqu’à 22 ans je lui proposais de révolutionner l’image de la maison avec la création de la montre St-Moritz, première montre en acier Chopard, alors que la marque était traditionnellement portée sur l’or et le bijou. C’était plutôt réussi, puisque cette collection fut un best-seller. L’histoire se répète un peu aujourd’hui avec mon fils. »

Des risques calculés

Si l’outil industriel de la maison Chopard se divise entre deux pôles, à Meyrin pour la bijouterie, la haute joaillerie et la fonderie de l’or, et à Fleurier, dans le Val-de-Travers, fief du savoir-faire horloger avec la manufacture de mouvements Chopard L.U.C., les investissements consentis pour cette nouvelle collection sont mesurés selon Karl-Friedrich Scheufele. Un pari industriel tout de même, puisque l’Alpine Eagle se décline en acier, en bicolore et en or éthique rose, en deux dimensions (41 et 36 mm de diamètre) et avec mouvements automatiques maison. « Cette renaissance de la St-Moritz a du caractère, ajoute Karl-Friedrich, l’adaptation garde l’essentiel de l’ADN, tout en devenant contemporaine. C’est un pari, mais le marché pour ce type de montres est énorme, car plus de 60% des montres exportées de plus de 3000 francs suisses sont des montres avec bracelet métal. Nous avons l’ambition que l’Alpine Eagle devienne la collection phare et l’équivalente masculine de la collection best-seller Happy Sport. Nous visons une production de 10 000 exemplaires d’ici à deux ou trois ans. C’est un risque financier, mais il est limité, car les mouvements maison sont déjà développés. Bien sûr, nous avons dû trouver des procédés industriels pour réaliser son bracelet acier, très complexe. Mais je n’ai pas voulu me limiter en termes de qualité. Je préfère viser le sommet et peut-être ensuite faire des concessions. Je pars toujours de l’idée que l’objet de qualité est compris par le consommateur et qu’il est prêt à payer le juste prix. La qualité est mon ambition. Et si l’on n’a pas d’ambition, il faut prendre sa retraite !» Visiblement, les deux premières générations Scheufele en sont encore loin.

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

Du même auteur:

Ex-mannequin: un physique pour quel emploi?
Comment Matignon a créé six cliniques en quatre ans

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."