Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Contradictions", le MAH genevois n'a pas peur de dérouter ses visiteurs!

L'exposition jumelle le Cabinet des arts graphiques, l'horlogerie et les médailles. Il y a dessous un discours. Mais le public peut-il se débrouiller seul?

L'affiche, bleue elle aussi.

Crédits: MAH, Genève 2021.

Les médicaments se vendent en général avec une posologie. Il s’agit de savoir combien de pilules (ou de gouttes, ou de gélules…) prendre et quand. Les appareils ménagers s’accompagnent à l'ordinaire d’un mode d’emploi. Il me faut hélas reconnaître qu’il demeure parfois sibyllin. Faudra-t-il désormais livrer des explications pour de nombreuses expositions? C’est la question que je me suis posée en voyant pour la première fois au Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) «Contradictions», au premier étage. Pourtant je n’ai jamais eu peur d’entrer dans le chou de mes interlocuteurs. Cela peut aller jusqu’à la dispute… Pour tout dire, je suis assez contradicteur.

L’institution municipale ayant organisé en dépit de la dureté des temps une visite de presse (là, j’en remets une couche), je me suis donc inscrit. Parcours fléché avec non pas un, mais trois conservateurs. Il s’agit en effet là, ce que j’avais deviné, d’un accrochage transversal. Bien. D’accord. Cela dit, il existe tout de même ici une limite chronologique dans la mesure où le choix s’est limité aux XXe siècle, avec des incursions dans le XIXe ou le XXIe. L’intégralité des matières se se voit pas non plus traitée. En gros, il y a des gravures (souvent énormes ou sous forme de séries d’«états») aux murs. Les vitrines, qui ressemblent à des tréteaux formés de poutres de bois, abritent pour leur part des monnaies, des médailles, des bijoux, des montres et des horloges. Ces objets reposent sur un fond «bleu Yves Klein» strident. Une telle couleur n’offre rien de bien chaleureux dans une immense salle déjà peu joyeuse en elle-même. C’est là que le public a récemment pu voir les enfants dans la peinture locale, de l’époque romantique à 1914. Il y a aussi eu en ces lieux des «Métamorphoses» ovidiennes. Elles m’avaient, je vous le rappelle, laissé pour le moins perplexe.

Sur le thème du multiple

«Contradictions» faisait au départ partie des présentations du Cabinet d’arts graphiques du MAH, replié d’autorité par la nouvelle direction au premier étage du bâtiment de la rue Charles-Galland. Je vous ai récemment parlé d’un ensemble (présenté dans trois petites salles en forme de cagibis) où brillent les gravures à la manière noire de l’Anglais John Smith, actif à la fin du XVIIe siècle. En vue d’opérer des rapprochements, il se trouvait déjà là des pastels, des médailles et des souvenirs de Jean-Jacques Rousseau. «Contradictions» répond au même brassage, en plus grand et plus moderne. Il fallait bien un immense monotype de John Armleder ou la série complète où Markus Raetz décompose un profil de femme pour caler l’accrochage. Celui-ci se décline en plusieurs parties, sur le thème du multiple. Walter Benjamin s’est intellectuellement vu mis à contribution, ce qui ne me semble mauvais signe pour le public «moyen».

A condition de l’empoigner par le bon bout, le parcours commence ainsi par l’idée. La matrice. Il y aura fatalement par la suite des contraintes, dues à la matière ou aux objections des commanditaires. D’où plusieurs générations de prototypes jusqu’à la solution finale. Validation! Une chose particulièrement sensible dans le domaine de l’horlogerie. Vient ensuite la production, artisanale ou presque industrielle. Il y a, ou non, une limitation des exemplaires prévus. Des «détournements» se révèlent possibles. Il s’agit là de reprises, de variantes ou d’adaptations. C’est souvent le cas avec les bijoux, qui doivent répondre à une attente. Bijoux ici contemporains. On sait que ce domaine a bien été suivi par le MAH sous plusieurs directions successives. Vient aussi le moule, parfois détruit par la suite. Les graveurs raient les plaques. Des joailliers interrompent une série. Il se peut aussi que le projet aboutisse à une impasse. Dans ce cas, il n’y a même pas d’objet de référence. C’est la poubelle, ou peu s’en faut.

Une place pour la numismatique

Directeur du Cabinet des arts graphiques, Christian Rümelin s’est associé pour développer ce récit avec Estelle Fallet, qui représente le monde horloger et bijoutier. Il y a aussi une participation de Gilles Perret, en charge des monnaies et médailles. Celles-ci ne disposent en effet plus d’espace fixe (il se situait dans la mezzanine gauche) depuis la fin des années 1970. Un gros manque, vu l’importance des collections en ce domaine et la qualité de certains des directeurs. Le problème, c’est que ce parti-pris de globalité associe l’énorme et le minuscule. L’ensemble requiert du coup une attention soutenue du visiteur, par ailleurs bombardé de textes. Je ne dirai jamais à quel point les expositions transgenres, au sens muséal du terme, demeurent peu accessibles à ceux qui ne bénéficient pas de solides connaissances de base. Il faut savoir pour vraiment voir. En plus faut-il en avoir envie! Or tout se réserve ici ardu.

Comme l’a dit au final de la visite un de mes confrères journalistes, faute d’avoir été réellement pris par la main, les familles en promenade au MAH risquent bien de passer tout droit dans la grande salle du premier. Oh! Protestations collectives. Que dis-je, contradictions des trois commissaires. Une minute plus tard passent un papa, une maman et deux enfants. Ces gens n’ont rien regardé du tout. Vivement la sortie! Ils étaient là pour le plaisir!

Pratique

«Contradictions», Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu’au 4 juillet. Tél. 022 418 26 00, site www.mahmah.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée gratuite. Pas de réservations.

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