Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Lemaniana" le Centre d'Art Contemporain va faire le tour du lac de la création

Andrea Bellini, directeur du CAC, s'est associé à trois autres commissaires pour cette exposition qui devrait débuter le 23 mars avec plein de noms inconnus.

Andrea Bellini, directeur du Centre d'Art Contemporain.

Crédits: Tribune de Genève.

Ce sera l’un des événements de la rentrée, puisque nous serons bientôt tous à nouveau de sortie. L’exposition «Lemaniana» donnera dès le 23 mars un reflet de la scène lémanique au Centre d’Art Contemporain (CAC). Une reprise en mains, si j’ose dire. Ministre de la culture genevoise, Sami Kanaan avait mis fin à la courte tradition initiée par son prédécesseur Patrice Mugny. Tous les deux ans, le Musée Rath devait présenter une sélection de créateurs locaux, choisis par un commissaire à chaque fois différent (1). Il s’agissait là d’un retour aux sources, le don des sœurs Rath au début du XIXe siècle devant favoriser la création locale. «Lemaniana» retrouvera également une habitude lausannoise perdue. Quand il occupait le Palais de Rumine, le Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a) montrait chaque année la jeune production cantonale. Cela s’intitulait «Vaud», le mot se trouvant placé Dieu sait pourquoi entre crochets carrés. Afin de faire plus dynamique, sans doute…

Pour l’instant, nous en restons au stade de la gestation. La date d’ouverture initiale n’a bien sûr pas pu se voir tenue le 24 février. Sur la table du bureau d’Andrea Bellini, au cinquième étage du Bâtiment d’Art Contemporain (BAC), se trouvent ainsi en ce moment encore des maquettes d’architectes. Construites au millimètre près, en respectant les proportions, elle donnent une idée de l’accrochage futur. Pas si simple, ce dernier! Cinquante-six candidats se sont vus au final acceptés. Pensez qu’il y a grosso modo deux étages à remplir. Comment faire, sans donner l’idée d’un débordement incontrôlé? «On dit que je réussis généralement mes mises en scène», explique Andrea, «c’est le moment de le prouver.» Pour l’instant, les œuvres peuvent encore se déplacer sans peine. Elle sont piquées aux murs miniatures avec une aiguille, comme des papillons. Il s’agit de contenter tout le monde tout en satisfaisant le regard général. Tous égaux. Tous avec un ego.

Un bassin naturel

Mais revenons au départ du sujet… sans quitter les papillons. «Tout a commencé pour moi avec Vladimir Nabokov, qui a passé vingt ans à Montreux où il satisfaisait ses passions d’entomologiste», explique Andrea Bellini. «Il avait fini par faire partie du paysage. L'écrivain s’était intégré au Léman. Je me suis dis que celui-ci formait le centre d’une scène regroupant des artistes genevois et vaudois, bien sûr, mais aussi français et presque valaisans. Le lac forme un écosystème sur le plan culturel.» Après tout, pourquoi pas! Mêlant ses eaux et l’idée de mélancolie, Dominique Radrizzani avait bien baptisé en 2013 une de ses expositions au Musée Jenisch de Vevey «Lemancolia». Rien de nostalgique cette fois. Bien au contraire! «Je me suis dis qu’on pourrait réunir des plasticiens, pas forcément jeunes, de manière festive autour de ce bassin naturel.» Un travail collectif. «J’ai conçu depuis huit ans beaucoup de manifestations pour le Centre. Celle-ci excédait mes connaissances personnelles. Il devait du coup s’agir d’une sélection collective.»

Tout a bien sûr commencé par un appel au peuple. J’ai dans la main un vilain «flyer» avec deux Léman(s) en forme d’ailes de papillons sur fond vert grenouille. Il annonçait une «proposition» (mot très en vogue dans les milieux de l’art contemporain) d’Andrea Bellini, valable jusqu'au 2 décembre 2020. Elle se faisait «avec la collaboration de Stéphanie Moisdon (une dame dont je n’ai jamais lu une phrase écrite dans un français intelligible), Jill Gasparina et Mohamed Almusibli». Les personnes intéressées devaient déposer un dossier. «Nous avons fait appel aux créateurs, et non aux écoles d’art comme cela se pratique souvent.» Merci! Je garde des souvenirs cuisants des «reGénérations» de l’Elysée lausannois, où les professeurs de photographie sélectionnent les élèves les plus conformes à leur enseignement. «Nous avons reçu 850 réponses. Il a fallu trier. Le choix final s’est fait en accord entre nous quatre. Il s’est voulu assez ouvert» Il y a les 56 lauréats, plus douze performeurs et des vidéastes. Notons cependant que Stéphanie représente l’ECAL et Jill la HEAD. On n’en sortira jamais!

Le moment opportun

Qui sont les heureux élus? Il demeure un peu tôt pour communiquer les noms. «La liste comprendra beaucoup d’inconnus. Il sont hyper contents», s’exclame Andrea Bellini. On peut les comprendre. Les occasions de se présenter au public se font rares. Le monde des galeriste s’intéresse peu aux débutants locaux. Celui des institutions guère davantage. Une telle manifestation donne du coup l’idée d’un renouvellement, surtout à Genève où trois ou quatre têtes d’affiches (que l’on retrouve souvent en Prix de la Société des Arts!) squattent le devant de la scène depuis des décennies. «Ces vedettes n’ont bien sûr pas postulé pour une aussi large présentation collective.» Il y a aussi le contexte. «Lemaniana se déroulera dans une époque financièrement difficile pour les créateurs indépendants.» D’où l’idée de publier un gros catalogue à mi-parcours. Pourquoi à ce moment-là seulement? «Afin de pouvoir montrer les œuvres dans leur contexte. Ce livre doit aussi servir de carte de visite aux participants.» Des participants en général dans la vingtaine, même si l’aîné affiche fièrement ses 81 printemps.

Un dernier mot. Les quatre commissaires se sont mis d’accord pour tenir compte de leurs seuls coups de cœur. Il ne s’agissait pas de satisfaire au politiquement correct. «Nous n’avons tenu compte ni de la parité, ni de la race, ni des préférences sexuelles, ni des nationalités, ni des âges. Il fallait refléter un moment de création dans un périmètre précis.» Merci d’avoir mis de l’eau, même s’il s’agit de celle du Léman, dans le vin acide du discours dominant. Tchin-tchin! Et à bientôt!

(1) Refusant de choisir, Fabrice Gygi avait accepté en 2011 les 296 premiers inscrits pour son édition «Rathania’s».

P.S. J'ai appris, depuis la publication de cet article, qu'une autre biennale remplacerait à Lausanne la série "Vaud". Elle s'intitulera "Jardin d'hiver" et aura apparemment lieu en été. La première est en effet prévue au MCB-a à partir du 17 juin, sous la direction de Jill Gasparina (note ajoutée le 25 février).

Pratique

«Lemaniana», Centre d’art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, dès le 23 mars. J’y reviendrai. Le Centre reste fermé pour le moment. Site www.centre.ch

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