Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec l'emballage tout gris de l'Arc de Triomphe, Christo a réussi à Paris sa sortie posthume

Mort en 2020, le Bulgare n'aura pas vu son oeuvre rêvée depuis les années 1960. Son empaquetage correspond tout à fait au projet fou du départ.

L'enfilage de la chemise de nuit.

Crédits: Rafael Yahobzadeh

J’y suis allé une première fois le 11 septembre, afin de voir les préparatifs. Je m’imaginais naïvement qu’il faudrait un certain temps pour empaqueter l’Arc de Triomphe. La création devenue posthume de Christo devait alors, si j’ose dire, se dévoiler au public une semaine plus tard. Quelle erreur! L’énorme construction voulue par Napoléon, et terminée bien plus tard sous Louis-Philippe, restait le onze au matin un monstre de pierre. Je n’avais pas pensé que l’équipe en charge allait lui enfiler en deux jours une sorte de chemise de nuit. Il y avait de son travail juste un indice, comme on dit dans les romans policiers. Une énorme grue rouge se découvrait derrière la grande arche.

La vue actuelle par en dessous. Photo Ludovic Marin, AFP.

Je suis donc retourné à Paris le 26 septembre, alors que le résultat («inauguré» par le président Emmanuel Macron) s’admirait depuis une semaine. Nous étions un dimanche. La partie supérieure des Champs-Elysées avait été bouclée à la circulation automobile. Une petite marée humaine pouvait donc aller et venir, immortalisant la création éphémère du Bulgare comme fond de «selfie». Toujours ce narcissisme et ce nombrilisme actuels! Pour se faire quelques sous (mais peu), des danseurs hip-hop tentaient leur chance. Il y avait quelque part des souvenirs à vendre. Je n’ai noté ni cracheurs de feu, ni montreurs d’ours, ni diseuses de bonne aventure. Le tout restait donc un peu comme le ciel ce jour-là. Plutôt gris.

Gris et rouge

L’ennui, c’est que la performance de quinze jours rêvée par Christo depuis le début des années 1960, alors qu’il vivait avec son épouse Jeanne-Claude à Paris, se joue elle aussi dans une partition de gris. Le monument se voit drapé de 25 000 mètres carrés de polypropylène de cette couleur, à peine relevé d’un soupçon de bleu. Seuls les cordages (et il y en a tout de même quatre kilomètres!) donnent dans les rouges. L’idée, pleinement réussie, est que le résultat ressemble aux innombrables dessins accumulés au fil des décennies. Les énormes plis du tissu évoquent ainsi les coups de crayons et les rehauts de gouache. Du reste, en photo, il devient aujourd’hui difficile de distinguer celles prises depuis le 18 septembre sur les Champs-Elysées des images de projets sur papier du maître. L’adéquation au fameux rêve que j’évoquais se révèle ainsi parfaite.

L'Arc de Triomphe au crépuscule. Photo AFP.

C’est donc une réussite, même si elle n’offre plus la surprise provoquée sur les rives de la Seine par l’emballage du Pont-Neuf en 1985. Le grand public avait alors à peine entendu parler de Christo. Il ne savait rien de sa démarche. D’où une sorte d’innocence devant ces flots de tissu, à la tonalité dorée plus chaleureuse que le gris Arc de Triomphe. Tout le monde sait maintenant que les œuvres de l’artiste et de Jeanne Claude (très vite associée au processus créatif) tournent finalement autour de deux idées. Il y a d’une part les barils entassés, les premiers l’ayant été «sauvagement» dans l’étroite rue Visconti le 27 juin 1962. Et de l’autre les empaquetages, devenus de plus en plus gros avec le temps. Tout avait commencé par de simples objets, dont le regardeur ne voyait plus que la forme réduite à l’essentiel. Puis cela avait été le Reichstag de Berlin ou des îles exotiques pourvues d’excroissances roses. J’avoue avoir toujours entretenu une nette préférence pour les paquets. L’immense entassement de barils colorés dans la rivière Serpentine à Londres (la dernière création effectuée par un Christo veuf de son vivant en 2018) m’avait ainsi laissé perplexe.

La fin d'un cycle

Le 3 octobre, tout sera fini sur l’Arc de Triomphe. Avec la même aisance de prestidigitateur, les techniciens vont déshabiller le monument. Le polypropylène se verra replié, puis réutilisé. Les hauts cris des écologistes se révèlent sur ce point infondés. Avec Christo, peu de gaspillage et de déchets (j’en suis moins certain pour son opération parasols au Japon et en Californie courant 1991). Et puis, comme on connaît la maison, il y aura certainement aussi des bouts argentés vendus comme des reliques aux amateurs. Il faut dire qu’avec l’opération en cours, un cycle se termine. Nous ne sommes pas, comme avec Sol LeWitt, devant un artiste dont les disciples répètent les œuvres à la demande. C’est une fois. Et c’est maintenant. Christo demeurait finalement un «showman». Un artificier. Un scénographe. Le Bulgare aura toujours œuvré pour nous laisser des souvenirs. Comme dans les feux d’artifice, celui de Paris tiendra ainsi du bouquet final.

Christo à Londres lors de l'inauguration de "Mastaba" à la Serpentine en 2018. La dernière pièce réalisée de son vivant. Photo Niklas Allen, AFP.

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