Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Silence on prêche" Le Musée international de la Réforme fait son cinéma à Genève

Le MIR a parallèlement demandé à la dessinatrice Albertine d'habiller cinq pasteurs de toutes tendances. L'exposition conduit le visiteur de Chaplin à Michael Haneke.

Les cinq robes d'Albertine.

Crédits: Tribune de Genève

Nom de Dieu! Ils sont cinq à occuper le grand salon de la Maison Mallet, dont le rez-de-chaussée est aujourd’hui occupé par le Musée international de la Réforme (ou MIR). Cinq pasteurs, noirs comme des corbeaux bien sûr, mais tout à fait. Directeur des lieux, Gabriel de Montmollin a confié leur décoration à Albertine. La dessinatrice pour enfants qui fait florès partout. La Genevoise a conçu, si ce n’est sous dictée du moins en écoutant ses conseils éclairés, les atours de cinq prêcheurs en robe.

«Il en existe de toutes sortes», explique Gabriel qui connaît forcément bien un milieu tenant désormais de la réserve d’Indiens, vu le déclin du protestantisme traditionnel (1). «J’ai connu des bergers regroupant leurs brebis. Des meneurs d’hommes (et de femmes). Des prophètes. Des assistants sociaux déguisés. Des vrais prêtres célébrant des liturgies…» Il fallait rendre compte de cet univers diversifié. «Il existe un monde entre ceux qui veulent maintenir envie des vérités intangibles et ceux prônant une version religieuse du développement personnel.»

Vision hollywoodienne

Albertine s’est donc exécutée, peignant sur le tissu noir les reflets physiques de conceptions si différentes de ce qui forme aussi un métier. «Au départ, elle a trouvé la tâche difficile, mais tout a été bouclé en deux semaines.» Le résultat tient de l’installation. Le coup d’œil se révèle séduisant, certes, mais les idées ne vont pas très loin. C’est comme une amorce pour une exposition d’été. Cette dernière existe, du reste. Dans une salle adjacente, le Musée international de la Réforme montre les pasteurs au cinéma. Une vision élargie non pas en Cinémascope, mais en tenant compte des différentes sensibilités. Il est clair que les prédicateurs évangélistes tiennent davantage de place à Hollywood que leurs confrères plus classiques exerçant dans de petites églises campagnardes peintes en blanc.

Le prêche christique dans "Ordet" de Dreyer (1954). Photo DR.

«Il a bien sûr fallu pratiquer des choix», explique Gabriel de Montmollin. «Nous devions avoir dans les films envisagés une scène emblématique avec un discours pastoral.» L’histoire du 7e art devait par ailleurs se voir traversée dans toute sa diversité. Plusieurs époques, le muet se voyant en principe exclus même s’il a existé dans les années 1920 de belles adaptations de «La lettre écarlate»ou de «La légende de Gösta Berling». Deux classiques littéraires. Plusieurs pays aussi. «Le ruban blanc» de Gabriel Haneke (2009)représente ainsi les temps modernes, même si l’action se veut historique.» Un peu de bonne humeur s’imposait aussi. «C’est la raison pour laquelle nous avons élu la séquence musicale dans une église noire des «Blues Brothers». Notons que les choix de départ se sont parfois heurtés à des questions de droit. «Certains d’entre eux nous ont été refusés.» Le musée s’est aussi fixé des limites. «L’évêque luthérien de «Fanny et Alexandre» d’Ingmar Bergman, lui-même fils de pasteur, nous a tout de même semblé trop négatif.» Soyons justes. Dans cette histoire vue par des enfants, c’est vraiment le Diable!

Une liste équilibrée

«Nous sommes arrivés au bout du compte à une liste que nous estimions équilibrée. Il fallait en plus que les huit extraits, entre lesquels j’interviens, ne donnent pas lieu à une projection trop longue.» Le visiteur découvre du coup que le cinéma muet n’est tout à fait absent. Le MIR a retenu le sermon sur David et Goliath de Charlie Chaplin dans «Le Pèlerin». Un débordement de gestes destinés à impressionner un public de bigots. Dans le domaine du noir et blanc, qui a longtemps formé l’alpha et l’oméga des cinémathèques, il y a aussi un moment célèbre d’«Ordet» du Danois Dreyer. Une œuvre pour le moins sérieuse. «Un illuminé finit par apparaître comme un véritable prêcheur, parvenant à la fin à un véritable miracle.» C’est la figure antithétique que Robert Mitchum propose dans «La nuit du chasseur», l’unique film réalisé par l’acteur Charles Laughton. Un faux prêcheur cache ici un dangereux criminel. Le style lent et dépouillé de Dreyer fait place à un baroque devenant de plus en plus haletant…

L'éducation protestante dans "Le ruban blanc" de Michael Haneke. Photo DR.

Un peu de retenue protestante s’imposait donc par ailleurs. «Dans «L’amour à mort» d’Alain Resnais, Fanny Ardant incarne une femme pasteur avec tout ce que l’on imagine de froideur un peu sèche. Le côté ministre du Saint-Evangile.» Il y aurait cependant d’autres figures féminines à montrer. Conscient que le cinéma permet à l’avenir d’autres prospections, le MIR ne peut pas tout offrir. Je pense ainsi aux deux longs-métrage inspirés par l’évangéliste Aimée McPherson. Barbara Stanwyck, puis Jean Simmons, ont donné beaucoup de force à ce personnage ambigu. Je citerai enfin pour la bonne bouche, avec des lèvres gourmandes, Mae West. Dans «Annie du Klondike», dont l’actrice la plus pulpeuse de Hollywood avait écrit le scénario et les dialogues, la blonde se retrouve par accident obligée de prêcher à des mineurs canadiens du XIXe siècle. Elle leur invente, avec grand succès, une religion faite de joie et de bonheur. En 1936, le film avait suscité un scandale sans précédent. La religion, sur l’écran comme dans la vie, devait rester une chose sérieuse. Dieu doit-il donc forcément tenir du Père fouettard?

Mae West en prédicatrice dans "Klondike Annie". Photo DR.

(1) Le protestantisme évangélique se porte lui comme un charme. Il connaît même une formidable expansion en Afrique ou en Amérique du Sud.

Pratique

«Silence on prêche», Musée international de la Réforme, 4, rue du Cloître,Genève, jusqu’au 30 août. Tél. 022 310 24 31, site www.musee-reforme.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."