Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec son livre "Stilleven", Jan Blanc revient aux sources de la nature morte hollandaise

L'ouvrage décortique un genre qui nous décrit en réalité la vie, au sens le plus agréable du terme. En trois générations, tout est dit du côté d'Amsterdam.

Le sujet est ici de toute évidence religieux sous de pinceau de Jan Davidsz de Heem.

Crédits: DR

Il y a des fleurs et des fruits, mais aussi des tibias et de crânes. Vue de Sirius (même si j’habite en fait moins loin), la nature morte hollandaise apparaît comme un un ensemble des choses assemblées avec art, certes, mais aussi des intentions cachées. Il faut dire que le public s’est retrouvé culpabilisé par des auteurs découvrant des symboles compliqués sous chaque mouche et derrière chaque pétale. Leurs «révélations» créaient des abîmes sous la couche de peinture vernie. Le regardeur se retrouvait culpabilisé de ne pas tout comprendre et de ne pas tout savoir.

David Bailly joue ici avec les codes de la vanité. Photo DR.

Je n’irai pas jusqu’à dire que le dernier livre en date de Jan Blanc, professeur d’art moderne à l’Université de Genève (dont il dirige aussi la Faculté de Lettres) aille à l’encontre de ces idées reçues. Il repart plutôt à neuf, c’est à dire en reprenant les textes d’époque, qu’il s’agisse d’écrits théoriques ou plus prosaïquement d’inventaires. On a trop extrapolé depuis trois cents ans. Un peu inventé aussi. Le «Silleven» néerlandais n’est pas la nature morte à la française. Le mot, dans notre langue, ne prend d’ailleurs son acception actuelle que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Jan Blanc, vous signez, toujours sur la peinture hollandaise du «Siècle d’or», un nouveau livre. Plus petit. Plus ramassé. Un seul sujet, la nature morte à expliquer au public.
J’ai essayé de rester le plus clair possible. Il existe bien sûr des questions complexes en histoire de l’art. Un effort s'impose. Mais celui-ci doit rester en majorité accompli par l’auteur. Demeurer simple n’est pas la moins courageuse des solutions. Le roi risque de se retrouver nu. Le simple lecteur peut découvrir que vous n’aviez en réalité pas grand-chose à dire. Il faut admettre que l’histoire de l’art, dont «Stilleven, peindre les choses au XVIIe siècle» relève bien entendu, constitue aussi un exercice littéraire. Comme le pensait en son temps Robert Longhi. L’écrivain doit accueillir son public de la manière la plus agréable possible.

Avec «Stilleven», il vous faut cependant brasser quantité de notions historiques.
Tout part d’une idée. On parle depuis plus de deux siècles de «nature morte» comme d’un genre «typiquement néerlandais». Un mélange d’objets animés et inanimés, avec parfois un animal vivant, voire une personne humaine au milieu. Le mot est-il pertinent pour autant? Il faut se baser sur la terminologie de l’époque. Le mot apparaît pour la première fois, en français du reste, pour légender en 1630 une gravure d’après David Bailly. Par la suite, la notion de «Stilleven» se cristallise. Nous sommes dans la tranquillité évoquée par le «Still», mais le second mot signifie en fait «vie» et non pas mort. Une existence muette et cependant réelle. La parole resterait possible. Le mouvement s’est simplement vu suspendu. Ce qui a cessé de bouger se révèle en l’occurrence agréable. Il y a la beauté des fleurs exotiques, si chères à l’époque. Le luxe de l’argenterie. Les fruits importés. Les étalages de bonne chère: viandes, pâtés et poissons. Le tableau doit donner envie de s’attarder, ou alors mettre en appétit. Une perdrix morte pendue par une patte évoque moins notre inexorable trépas humain qu’un festin possible dans quelques heures.

Wenzel Hollar se contente ici de gants fourrés. Ils sont devenus un vrai sujet pictural. Photo DR.

Mais alors comment expliquer la présence de crânes, de mouches, de vieux manuscrits donnant tout de même une impression de vanité?
Il ne faut pas voir partout de la morale. Une morale religieuse, puisque nous sommes au XVIIe siècle. La représentation se doit de rester explicite. Quand Jan Davidsz de Heem place un calice et une hostie au milieu d’une couronne de fleurs, alors là oui, nous sommes dans un sujet sacré. Mais de Heem joue cartes sur table. Il ne faut pas oublier que l’immense cohorte de peintres néerlandais du «Siècle d’or» prolonge une tradition pluriséculaire. Autant dire que certaines images se sont affadies au cours du temps. Quand Memling exécute vers 1490 un crâne au revers d’un portrait, il y a effectivement vanité. Mais au XVIIe, les ossements anciens sont devenus pour certains des objets de collection. Les tibias et les livres déchirés constituent du coup des accessoires picturaux, au même titre qu’une table ou un rideau. Si le crâne devait encore dégager un sens vers 1660, ce serait plutôt celui d’une survie possible. Voire l’immortalité. Les os de la tête sont ce qui subsistent de nous bien après nous.

On a l’impression, au fil des décennies, que la nature morte devient de plus en plus luxueuse et décorative.
Elle appartient en théorie au bas de la catégorisation picturale, dominée par les scènes de la Bible ou de la mythologie. Il n’en s’agit pas moins d’œuvres lentes à composer, d’une exécution souvent léchée. Minutieuse. Les réaliser prend beaucoup de temps. D’où des prix parfois énormes pour de petites toiles conçues comme des miniatures. Des tableaux exécutés sur commande, et non à l’intention du marché, bien sûr! Un artiste devait être sûr de ne pas perdre son temps dans une œuvre pouvant demeurer sans client.

Qu’est-ce qui vous fascine, Jan Blanc, dans la nature morte?
C’est la manière dont la «Stilleven» se montre capable de célébrer non pas la mort, mais l'existence. Une table de petit déjeuner invite le spectateur. La scène lui est bel et bien destinée. Il s’agit là pour lui d’un moment de pure délectation. On peut comprendre que le genre, développé sur trois générations, ait pu prendre pied dans tous les pays. Il y a eu tôt, dès les années 1640, une version parisienne permise par l’installation d’étrangers. D’autres Hollandais vont faire plus tard fortune en Allemagne ou en Angleterre. L’Espagne, avec le «bodegon», et l’Italie vont développer leurs propres traditions. Disons que les Pays-Bas dominent, et ce au centre d’un courant devenu véritablement européen.

Pratique

«Stilleven, Peindre les choses au XVIIe siècle, de Jan Blanc, aux Editions 1: 1 (ars), 262 pages.

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