Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Christian Louboutin joue "L'exhibitioniste" au Palais de la Porte dorée de Paris

C'est sans doute l'exposition la plus luxueuse de l'année. Le bottier propose son monde dans des décors de rêve, du théâtre himalayen au "cottage" britannique.

Les débuts, avec les vitraux imaginés par Christian Louboutin.

Crédits: Sortiràparis

Il y a des gens vivant sur un grand pied. C’est le cas de Christian Louboutin. L’homme aux semelles rouges propose depuis février à Paris sa fastueuse exposition «L’Exhibitioniste». Elle se trouve au Palais d’une Porte ne pouvant être que dorée. Vous savez. Je veux parler de l’extraordinaire bâtiment situé en lisière du Bois de Vincennes. Il avait été conçu pour l’exposition coloniale de 1931. Ce devait être le seul édifice pérenne de la foire. Il l’a été. Ce chef-d’œuvre Art Déco aux façades décorées d’un bas relief sculpté de plus de mille mètres carrés, dû à l’équipe d’Alfred Janniot (1889-1969), constitue aujourd’hui un monument classé en cours de restauration. Il devrait rouvrir en entier dans quelques mois. Si tout va bien... Le Musée de l’immigration qu’il abrite possédera alors un nouveau parcours. Je vous rappelle que cette intéressante institution historique a succédé au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, aujourd’hui au Quai Branly.

Christian Louboutin (à gauche) avec le commissaire Olivier Gabet. Photo Palais de la Porte dorée.

Né en 1964, Christian Louboutin passait enfant devant cette architecture alors en voie de réhabilitation artistique. Elle le faisait rêver. On peut le comprendre. C’est ce qui explique aujourd’hui son arrivée ici, plutôt que ces origines. Ses parents de passeport sont en effet Bretons. Notez que ce cadet de famille nombreuse a appris sur le tard qu’il était en fait le fils d’un amant de sa mère, un Copte égyptien qui, en tant que couvreur, avait l’habitude d’aller et venir en passant par les toits. Je doute cependant que la chose suffise à faire de lui un immigré, sinon de l’intérieur. C’est bien la magie du lieu, dont il occupe aujourd’hui le premier étage, qui justifie aujourd’hui sa présence entre des salons meublés par Jacques-Emile Ruhlmann et des fresques exotiques signées Pierre-Henri Ducos de La Haille. Une exposition pour laquelle il a été dépensé sans compter.

Au pays des "formes"

Passé l’escalier, le visiteur entre bel et bien dans le labyrinthe des merveilles. Tout commence par des murs aussi vermillons que le dessous des escarpins du maître (1). Ils sont recouvert de «formes». Comprenez par là les empreintes de pieds réalisées afin de réaliser des souliers sur mesure. Il existe une image célèbre de Salvatore Ferragamo, l’un des grands prédécesseurs de Louboutin, au milieu des formes de ses plus célèbres clientes de Greta Garbo à Sophia Loren. C’est là une des nombreuses références possibles de cette manifestation jouant à fond la carte des souvenirs, personnels ou non. Christian Louboutin va à la fois nous raconter son histoire et des histoires. Nous sommes invités dans son théâtre. La représentation comportera de nombreux de changements de décors. Il en allait jadis ainsi pour les féeries.

L'affiche de l'exposition. Photo DR.

Que retenir des extravagances qui suivent sans jamais se ressembler? Sont-ce les mannequins inanimés? Les films d’animation où un petit Louboutin incrusté nous explique en six ou sept épisodes comment se fabrique à la main une de ses précieuses créations? La déclinaison à l’envi d’un modèle, où le talon se doit de rester proportionnel à la taille de la cliente? Le catafalque (le catalogue préfère parler de «palanquin») brodé, à la manière de Lesage, de reliefs dorés impressionnants d’épaisseur supportant une énorme pantoufle de verre? Le «musée idéal» où un manteau de scène en plumes jaunes de Marlene Dietrich voisine avec une tête gréco-bouddhique du Gandhara? La chambre «cosy» à l’anglaise, avec ses canapés recouverts de chintz, qui tient en réalité du repaire masochiste en dépit du commentaire télévisé dit par Stéphane Bern? Les photos de souliers importables photographiés par David Lynch? Le corridor «pop» réunissant une famille rêvée autour de ce qui fut le plus fêtard des bottiers au moment des années Palace, vers 1980? Ou faut-il accepter en vrac cet improbable ensemble?

Strip-tease virtuel

Chacun opérant librement son choix, je retiens pour ma part le Théâtre bhoutanais. Des artisans de ce petit royaume de l’Himalaya l’ont sculpté sur bois selon des techniques ancestrales dans l’enceinte du Palais royal de Timphu. Les motifs ont été choisis par eux en collaboration avec le chausseur, qui aime particulièrement ce pays hors du monde. J’ignore la tête qu’ils ont fait en apprenant que le lieu servirait, une fois les rideaux rouges levés, pour montrer en hologramme un strip-tease (assez convenable, il est vrai) de Dita von Teese, l’égérie du maître. Mais après tout, pour une salle reconstituant ses débuts en 1991, ce dernier n’a-t-il pas conçu des vitraux d’église qui confèrent à ses créations pour pieds peu sensibles un aspect sacré?

Un escarpin devant le catafalque. Photo Sortiràparis.

Ces images venant se télescoper pour mieux étourdir le visiteur, sont comme il se doit nappées de musique. Il en faut pour tous les sens, et je m’attendais également à une débauche de parfums. Il y a un peu «Casse-noisette» de Tchaïkovski. «Casta diva» chantée par Maria Callas. Bien d’autres sons encore. Le visiteur finit (presque) par en oublier les chaussures, présentées comme des sculptures dans des vitrines. Le bottier n’a bien sûr convié ici que ses pièces les plus extravagantes. Les plus fragiles. Les plus éloignées de la réalité quotidienne. Nous sommes ici très loin des modèles assagis que proposent à prix d’or les boutiques Louboutin de par le monde, Genève possédant comme il se doit la sienne à l’une des extrémités du pont de la Machine.

Dior éclipsé

C’est un peu étourdi par tant de fantaisie que le visiteur finit par ressortir de cette corne d’abondance. C’était trop, et pourtant pour un peu il en redemanderait. A côté de «L’exhibitionniste», l’exposition Dior qui avait fait courir tout Paris en 2017 au MAD (ou Musée des arts décoratifs) ferait presque pauvre. LVMH semble a posteriori minimaliste. Le spectacle proposé au Palais de la Porte dorée semble du coup difficile à surpasser. Christian Louboutin s’est mis en quatre. Le public paie, bien sûr, mais c’est lui qui reçoit ici un cadeau. Non sans surprise. Il n’en a pas l’habitude.

Et pour rappel Miss Dita von Teese. Photo maison Christian Louboutin.

(1) Je rappelle ici le long procès de Louboutin contre la maison Saint Laurent, qui avait eu l’audace de produire aussi des semelles rouges. Louboutin avait fini par l’emporter. Il y avait eu plagiat.

Pratique

«Christian Louboutin, L’exhibitionniste», Palais de la Porte dorée, 293, avenue Daumesnil, Paris, prolongé jusqu’au 3 janvier 2021. Tél. 00331 53 59 58 60, site www.palais-portedoree.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, les samedis et les dimanches jusqu’à 19h. Réservation obligatoire, et il y a ici réellement beaucoup de monde contrairement à ce qui se passe aujourd’hui dans nombre de musées de la capitale.

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