Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Circular Flow". Le Museum Gegenwart de Bâle nous parle d'économie globale

Très austère, l'exposition traite de la mondialisation qui va s'accélérant depuis le XVIe siècle. Les oeuvres n'ont souvent rien d'esthétique. Ce sont en fait des graphiques.

L'un de modèles de l'affiche.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2020.

L’affiche est pour le moins voyante. Une tortue marine crève, au propre, l’écran. L’effet 3D joue puissamment sur le pouvoir de l’image. Dans «Circular Flow», prolongé au Kunstmuseum Gegenwart (ex-Museum für die Gegenwartskunst) de Bâle jusqu’au 19 juillet, l’aspect esthétique joue pourtant peu. Il s’agit d’une exposition austère, où le texte ou la parole dominent largement. Un certain plaisir esthétique aurait sans doute paru frivole, voire incongru ou même sacrilège, au commissaire Sǿren Grimmel. Il s’agit pour lui de donner un cours d’économie, et accessoirement de morale. Je ne sais pas si vous avez remarqué comme moi. Mais les institutions vouées à l’art actuel ont aujourd’hui tendance à catéchiser. Dans un monde occidental laïcisé, elles remplacent en quelque sorte les églises, le curé et le pasteur.

Mais de quoi s’agit-il? D’une chose grave, voire profondément déprimante. «Que signifie pour notre existence individuelle et collective l’économisation progressive de tous les domaines de la vie? Dans quelle mesure la subjectivité est-elle devenue elle-même une donne économique?» Voilà qui plombe l’atmosphère. Et cela même si nous sommes au Kunstmuseum Gegenwart dans un ancien moulin à papier des bords du Rhin, qui offre un cadre plutôt rassurant avec son cours d’eau traversant le bâtiment. Le visiteur ne s’en promène pas moins avec un petit livre rouge, qui n’est plus celui de Mao. Offert à la caisse, il donne toutes les explications voulues en beaucoup de mots allemands ou anglais. Ceux-ci portent sur ce qu’on appelle, avec une accentuation marquée en France, les inégalités. «Selon un rapport du Crédit Suisse, paru en 2019, le 64 pour-cent des gens les plus pauvres du monde ne possèdent que deux pour-cent de sa fortune.» La chose va bien sûr s’aggravant…

Regards en arrière

Tout cela n’est pourtant pas nouveau, et Sǿren Grimmel ne fait pas abstraction de l’histoire depuis le XVIe siècle. C’est le moment où il situe une globalisation remontant par certains côtés bien plus loin (la route de la soie…). Il y a donc aux murs la reproduction de gravures de Bruegel représentant des bateaux menant aux premières colonisations. Ou un tableau peint au Brésil en 1658 par le Néerlandais Frans Post. Une section de cette exposition, répartie sur trois étages, raconte par ailleurs le cas  de la spéculation sur la tulipe à Amsterdam en 1636. La chose s’était terminée par le premier krach boursier de l’histoire. Elle illustrait aussi l’attrait pour des pays lointains à exploiter. Il y a aux murs des reproductions (l’exposition ayant été prolongée pour cause de Coronavirus) d’aquarelles de Sybilla Merian. Une dame liée à Bâle. N’était-elle pas partie peindre de fleurs nouvelles au Suriname en 1699? Le centre de la salle en question abrite une somptueuse maquette de Claus Richter: «Omnia peribunt». Il y a là des villes et des mers séparées par de grosses collines roses. Voilà qui fait rêver.

"Dans l'estomac du prédateur". L'agriculture moderne expliquée par Andreas Siekmann. Photo Andrea Siekmann, Kunstmuseum, Bâle 2020.

Mais cela demeure l’exception! Le public se verra par ailleurs mis à rude épreuve. «15 Hours» de Wang Bing raconte ainsi la journée d’un ouvrier du textile chinois. La vidéo est en temps réel, même si elle donne l’impression d’une accélération. L’employé s’agite comme un fou durant les quinze heures de projection pour sortir de sa machine le plus de pantalons possible pour l’équivalent de 40 dollars par mois. Il eut sans doute fallu dire qu’il ne s’agissait pas là d’une nouveauté. La journée dans l’Angleterre ou la Suisse du XIXe siècle imposait de tels rythmes. On ne parlait pas alors de semaine de 28 heures, comme tout récemment en France… Dans un autre genre, Simon Denny a construit la cage de protection rêvée par Amazon en 2016 pour ses employés. Ils auraient ainsi été enfermés toute la journée dans un mètre carré, grillagé du haut en bas. La firme y a renoncé en 2018 sous la pression massive des réseaux sociaux. La preuve qu’ils peuvent parfois servir à quelque chose d’utile et non pas de nocif.

Trop de textes

Il y a là quelque chose de violent, mais de visuel. Bien des pièces proposées dans «Circular Flow» se limitent cependant à des mots et à des graphiques. Le gigantesque «Pétrocène» de Bureau d’Etude couvre ainsi tout un mur du musée. Seize mètres de long. La totale confusion entre un livre et une exposition. Qui peut emmagasiner debout autant d’informations? Il semble en plus que le cerveau enregistre mieux assis, en baissant un peu la tête, qu’en dressant celle-ci pour découvrir ce qui est sous le plafond. Les nombreux tableaux chiffrés d’Andreas Siekmann sur le thème de «In the Stomach of the Predator» demandent également une attention trop soutenue pour un simple parcours muséal. Comment enregistrer les données l’agriculture intensive contemporaine planétaire en quelques minutes?

Au départ, Pieter Bruegel.. Photo DR.

Cela dit en passant, même si je suis sans doute là à côté de la plaque, je me demande où se situe le rapport avec l’art. Nous sommes ici dans le document militant, ce qu’il faut tout de même bien admettre. Idem pour le documentaire belge sur les sans-papiers. Il faut du temps d’attention. Autrement le visiteur en picore quelques minutes, comme dans une biennale. Ici aussi, le rapport à l’esthétique se discute. Ou alors, ce que je crois de plus en plus, certains musées d’art contemporain ou d’ex-ethnographie (le mot ne doit plus se voir prononcé) sont devenus de simples forums. Ici sans discussions, hélas. Pour cela, il faudrait en effet du monde. Or il me semble difficile d’affirmer que cette exposition, intéressante mais terriblement aride, ait trouvé son écho ailleurs que dans les médias…

Pratique

«Circular Flow», Kunstmuseum Gegenwart, Sankt Alban Rheinweg, Bâle, prolongé jusqu’au 19 juillet. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert de 11h à 18h. Même billet que le Kunstmuseum, mais autre horaire. L’ex-Museum für die Gegenwartskunst fête en 2020 ses 40 ans d'existence. En 1980, il s’agissait d’un des premiers musées d’art contemporain du monde.

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