Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"En noir et blanc ou en couleurs?" La céramique actuelle plébisicitée à l'Ariana

Les internautes ont choisi huit des quelque quarante pièces présentées au premier étage du musée genevois. Une exposition d'été vite faite, mais bien faite. A voir.

La sculpture d'Akio Takamori (1950-2017) choisie comme rouge par le public.

Crédits: Succession Akio Takamori, Ariana, Genève 2020.

Vite fait, bien fait! A l’heure où tout prend tant de temps dans certains musées, faisant croire que leurs directeurs mettent deux heures chaque jour rien que pour enfiler leurs chaussettes, l’Ariana genevois vient de battre un record. Il aura fallu un mois seulement pour que l’institution dirigée par Isabelle Naef Galuba monte l’exposition «En noir et blanc ou en couleurs». Une manifestation précédée, il est vrai, d’une brève consultation du public par Internet. Celui-ci pouvait choisir, comme je vous l’ai déjà dit, huit des quelques quarante pièces présentées au premier étage à partir du 30 juin. Un petit fonds sur lequel la conservatrice Anne-Claire Schumacher se chargeait ensuite de bâtir une présentation cohérente de céramiques contemporaines.

«On a reçu près de mille réponses», explique Anne-Claire Schumacher, «et je pense que c’est bien, voire beaucoup.» Je rappelle que les objets couraient dans quatre catégories différentes. Il y avait le noir, le blanc, le rouge et le multicolore. «Avec les problèmes que cela suppose par la suite! Il existe quantité de noirs et de blancs différents, n’allant pas forcément bien ensemble.» Il n’a pas été difficile de départager les votants, sauf pour les œuvres polychromes. «L’accord s’est très vite fait sur le reste. Nous avons rencontré des goûts convergents.» Pour le blanc, l’union s’est réalisée sur le «Double» arachnéen de Zsuzsa Füzesi Heierli, acquis en 2015 (et qui est rapidement devenu un«classique» du musée), et sur un bol à la légèreté immatérielle d’Arnold Annen acheté en 1991, l’année de sa création. Avec le rouge, les internautes se sont reconnus dans l’un des chouchous de l’Ariana Akio Takamori, «dont nous possédons désormais six pièces.» Le ruban pourpre de Wouter Dam, que l’on imaginerait ornant un paquet cadeau, surprend davantage. Mais à peine.

En phase avec les visiteurs

Il est du coup permis de penser que l’institution reste en phase avec son public ou, pour être plus exact, qu’elle a réussi à en former un. Les amateurs ont par exemple retenu, pour le noir, une pièce assez austère, un peu sèche pour tout dire, de François Ruegg. Un homme mis en valeur dans les mêmes salles du premier étage en 2017. Et j’ai déjà plusieurs fois vu repris le kitschissime (mais d’un kitsch assumé) «Melody in Sping» de Tomoto Nishimura. «C'est l’antithèse de ce qu’on attend de la porcelaine japonaise. Cette pièce nous a été offerte en 1995 par l’artiste après la Triennale de la porcelaine qui existait alors à Nyon.» Inutile de préciser (mais pourquoi au fait ne pas le faire?) que cette exubérante sculpture se retrouve au rayon multicolore.

Zsuzsa Füzesi Heierli. Photo Ariana, Genève 2020.

Toutes les pièces posées sur des tables de métal font partie de ce que l’on eut naguère appelé la céramique d’art. «C’est un choix», explique Anne-Claire Schumacher. «Nous n’avons pas envisagé de créations semi industrielles, comme l’étaient en Suisse celles de Langenthal, même si nous les conservons aussi.» Il fallait par ailleurs fixer l’étendue qu’on donnerait au mot «contemporain».«La pièce la plus ancienne, dans les jaunes, remonte à 1962. La plus récente date de l’année dernière.» On est devenu assez laxiste en ce domaine. Les fameux «trente ans» de modernité avant de rejoindre le camp des classiques n’existent plus. «Cela dit, certaines productions poursuivant des traditions séculaires, comme il en existe dans certains pays, ne répondent pas aux critères de la contemporanéité en dépit de leurs dates.»

Représentativité

La sélection finale d’Anne-Claire Schumacher n’en suit pas moins des critères représentatifs. «Il fallait de nombreux pays, même si me suis rendue compte que l’Espagne, le Japon et la Suisse occupaient une large place.» Une pluralité de styles. «Ils vont du bol classique au tour de force technique en passant par la sculpture céramique.» Des terres chamottées comme de la porcelaine. L’éventail complet des provenances aussi. Il y a là plusieurs dons d’artistes, des achats («même si nous disposons plus depuis longtemps de budget fourni par la Ville de Genève pour cela») et les efforts de mécènes quasi professionnels. En lisant jusqu’au bout les cartels, imprimés sur fond rouge, j’ai retrouvé bien des noms connus, de Gisèle de Marignac à Frank Nievergelt en passant par Csaba Caspar et les époux Isabelle et Charles Roth. Il y a des morts dans cette liste… Un peu de relève aussi. Loraine Etienne, avec qui j’ai été il y a longtemps à l’école, en fait partie avec le don de deux bols «flashy». L’un des deux m’a paru d’une jaune quasi phosphorescent!

Tomoko Nishimura. Photo Ariana, Genève  2020.

On sent Anne-Claire Schumacher heureuse du modèle souple d’une telle exposition (ne demandant qu’à se renouveler). «Elle change l’Ariana des projets nécessitant cinq ans, dont la matérialisation se révèle parfois problématique, comme pour l’hommage à notre fondateur Gustave Revilliod.» Pas besoin ici de longues recherches. Aucun catalogue à produire. La présentation actuelle, venue remplacer au pied levé celle de deux céramistes britanniques actuels, donne dans la légèreté. C’est comme un interlude avant la suite. A l’automne, quand les services de Meissen auront quitté le sous-sol, il y aura en effet une proposition lourde. Le musée présentera son fonds japonais, «plus important et plus riche que nous le pensions.» Des années de travail pour les conservateurs, avec consultations de spécialistes. Un livre d’accompagnement s’annonçant mahousse. «Je me demande pendant combien de tempos nous produiront ainsi d’énormes et coûteux produits papier», conclut la conservatrice. «Arrivera un jour le moment où nous ne créerons plus que des albums, les longues fiches scientifiques se voyant reportées à notre site Internet.»

Pratique

«En noir et blanc ou en couleurs? Les choix du public», Ariana, 10 avenue de la Paix, Genève, jusqu’au 29 septembre. Premier étage (le restaurant à côté est devenu très comestible). Tél. 022 418 54 50, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/ariana/visiter/expositions/en-cours/ Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

N.B. Errare humanum est. Je viens de découvrir (nous sommes le 5 juillet) que le parcours soit-disant contemporain incluait en fait un des sommets du potier genevois Paul Bonifas. Il remonte au tout début des années 1930...

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