Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jean-Paul Belmondo? Une carrière populaire qui a glissé de l'art et essai au cinéma commercial

Mort à 88 ans, l'acteur avait donné le meilleur de luis même dans les années 1960 et au début de la décennie suivante. Le personnage a ensuite éclipsé le comédien.

Jean-Paul Belmondo en 1960.

Crédits: DR.

Les hommages ont paru d’un coup. Ils furent si soudains sur les sites des journaux français qu'ils sentaient la nécrologie prête de longue date, comme sans doute celle d’Alain Delon. Des tombereaux de fleurs se sont ainsi vues déversés sur Jean-Paul Belmondo, qui nous a quitté à 88 ans. Un âge étrange pour celui qui a si longtemps incarné la jeunesse sur les écrans. Mais il faut dire que la plupart de ses films ayant fait date remontent aujourd’hui loin dans le temps. Bien avant la fin du millénaire dernier... «Bébel» a connu son moment de gloire dans les années 1960, 1970 et 1980. D’abord comme comédien accompli. Puis en tant que vedette populaire. Le personnage qu’il a trop souvent incarné a en effet peu à peu dévoré l’acteur. Phagocytage.

"A bout de souffle" de Godard avec Jean Seberg. Des débuts en fanfare. Photo DR.

Né en 1933, Belmondo semblait taillé pour le théâtre. Il en venait du reste. Ce fils d’un sculpteur classique, auquel il a toujours voué un culte (il existe un Musée Paul-Belmondo à Boulogne-Billancourt), avait ainsi passé par le Conservatoire en rêvant de finir à la Comédie française. La maison n’a pas voulu de cet homme trop remuant, au nez de boxeur. Trop peu «jeune premier» sans doute, avec ce que cela suppose de fadeur. Tant pis pour la scène! Tant mieux pour le 7e Art, où notre homme a commencé par des courts-métrages, dont l’un se voyait signé par un inconnu nommé Jean-Luc Godard. C’était bientôt parti pour la légende. Le réalisateur redemandera le débutant pour une production fauchée devant marquer son passage à la «vraie» fiction. Ce sera «A bout de souffle». Le résultat sidérera en 1959 autant le public que l’avènement du néo-réalisme italien vers 1945. Le cinéma venait une nouvelle fois de changer de langage.

Un jeune Gabin

Belmondo va alors beaucoup tourner. «Une femme est une femme» et surtout l’anthologique «Pierrot le fou» pour Godard. Mais le nouveau-venu se liera aussi avec des vétérans comme Michel Boisrond ou Marcel Carné. La mue cinématographique ne constituait pas son souci majeur. L’homme cherchait surtout des rôles. Et des partenaires. En croisant Jean Gabin sur le plateau d'«Un singe en hiver», dirigé par un Henri Verneuil encore en pleine forme, il se confrontait ainsi avec celui dont le public avait fait son grand aîné. Cela dit, à ses débuts, Belmondo visait encore la qualité et l’originalité. «Moderato Cantabile» avec Jeanne Moreau, c’était à la fois Marguerite Duras et Peter Brook. Une intellectualité à même d’équilibrer «Classes tous risques» de Claude Sautet, premier titre de ce dernier. Là, en dépit des qualités de la mise en scène, il s’agissait plutôt de conforter le succès populaire.

"La Viaccia" de Bolognini avec Claudia Cardinale. Escapade en Italie. Photo DR.

Personne n’en a parlé dans les articles parus depuis lundi soir. Sauf, peut-être les Anglo-saxons. Jean-Paul Belmondo, qui ne regardera jamais du côté de l’Amérique comme Delon, va accomplir au début des «sixties» un bout de carrière en Italie. Il n’y tournera pas que des choses géniales, mais tout de même deux chefs-d’œuvre. Il est en face de Sophia Loren dans «La Ciociara» de Vittorio de Sica et de Claudia Cardinale dans «La Viaccia» de Mauro Bolognini. Un emploi de timide à lunettes dans le premier. Un perdant total dans le second. Deux cassures d’image qui ont désorienté les spectateurs. Il en ira ainsi chaque fois que l’acteur voudra sortir de ce qui est devenu son mythe. Autant dire son stéréotype. «La sirène du Mississippi» de François Truffaut, et surtout «Stavisky» d’Alain Resnais, qu’il coproduira en 1974, se solderont par des bides notoires. De quoi pousser le comédien vers un cinéma plus commercial, parfois même racoleur. Au temps de «Le Marginal» ou «L’as des as», un Bébel fort en gueule réalisant lui-même des «cascades» spectaculaires» attirera en France à chaque fois des millions de spectateurs. Pourquoi se gêner?

Les années de Broca

A partir de 1975, le Belmondo nouveau se situera ainsi loin des sommets qu’il avait pu atteindre chez Jean-Pierre Melville. «Le doulos», mais surtout «Léon Morin prêtre», où il avait revêtu la soutane pour un beau film en demi-teintes situé en temps de guerre. Un seul réalisateur saura réunir tout en légèreté le fanfaron et le farfadet. C’est Philippe de Broca, qui en fera son «Cartouche», puis son «Homme de Rio» et enfin son «Magnifique». Des réalisations toniques, dont de colossaux succès financiers ont salué la réussite. Jean-Paul Rappeneau fera presque aussi bien avec «Les mariés de l’An II». Plus tard, quand il se fera financer par René Château, «Bébel» tentera d’en retrouver la veine. Mais ses nouveaux réalisateurs, routiniers et patauds, vont alourdir et épaissir les traits. Il faudra tout le talent de l’acteur pour le sauver de la vulgarité. Sans compter que ces nouveaux titres, un brin démagogiques, feront politiquement dériver le personnage vers la droite. Il semblera alors lointain le temps libertaire de Jean-Luc Godard ou celui, franchement anarchiste, du «Voleur» de Louis Malle.

"Léon Morin prêtre". L'un des trois films avec Jean-Pierre Melville. Photo DR.

Jean-Paul Belmondo, qui était à la ville un homme très agréable à interviewer, s’en rendait bien compte. Mais le pli était pris. Il me fait penser à celui de Terence Hill, superstar du «spaghetti western», que j’avais rencontré vers 1980. L’Italien m’expliquait doctement que le succès dans un mauvais film détruisait une carrière. Il condamnait à faire toujours pire. «Bébel» a fini par reprendre ses billes. Finie la vie de Château! Mais il était déjà trop tard. L’acteur n’avait plus rien tourné de vraiment notable depuis quinze ans. Le monde du cinéma changeait. De nouvelles générations s’étaient imposées, avec lesquelles le vétéran ne se sentait pas en syntonie. D’où un retour, réussi, au théâtre. Si l’expression «brûler les planches» existe, elle s’adressait bien à notre sexagénaire de choc. Bébel va même s’offrir à Paris une salle de spectacles vouée à la démolition, les Variétés.

Un cinéma de stars

Une attaque cérébrale, en 2001, mettra fin à un débordements d’activités. Plus lourd, moins athlétique, Gérard Depardieu occupait déjà depuis un certain temps l’avant-scène. Avec les mêmes dérives de carrière, du reste. Des débuts dans l’art et essai. La suite dans un cinéma populaire, mais pas toujours de qualité. Il faut dire que la fringale professionnelle de «Gégé» dépassait de beaucoup celle de «Bébel», réduit au stade d’ancêtre. Mais déjà se dessinait en France un cinéma d’auteur au ras des pâquerettes. Pratiquement sans vedettes. Un cinéma étriqué, qui a comme rétréci au lavage. Belmondo appartenait encore au temps des stars, comme Johnny dans un autre genre. Il n’avait pas besoin de «Césars» pour exister. Il était assez royal comme ça sur les affiches.

Les années mûres. Le succès sans toujours la qualité. Photo AFP.

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