Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Pinault a ouvert à Paris il y a deux mois. Qu'en dire aujourd'hui à tête reposée?

L'ancienne Bourse du Commerce a été très bien restaurée. Les ajouts de Tadao Ando restent modestes. Les visiteurs voient un peu la même chose qu'à Venise.

La coupole avec le Fischer repris de Giambologna. Une énorme bougie.

Crédits: Sortir à Paris.

Après bien des reports, la Fondation Pinault a finalement ouvert ses portes à Paris le 22 mai. Impossible de ne pas le savoir à moins d’être sourd, aveugle ou de ne vous intéresser qu’aux footballeurs de l’Euro. La nouvelle a été proclamée dans la presse française avec tant d’insistance et tant d’emphase que la chose finissait par en devenir abusive. Les journaux se sont rarement autant aplatis devant la puissance non pas de l’art, mais de l’argent. Pour retrouver un tel ramdam dans le domaine culturel, il me faut remonter au lancement de la Fondation Vuitton au Bois de Boulogne en 2014. C’est dire! Notez que cela prouve au moins une certaine cohérence dans les choix rédactionnels… (1)

Beaucoup d'oeuvres flottent dans les salles. Photo Sortir à Paris.

La Fondation, comme vous le savez déjà, loge dans l’ancienne Bourse du Commerce. Un bâtiment 1880 magnifique, qui a succédé à au moins trois autres édifiés sur le même terrain. Il y a eu au Moyen Age l’Hôtel de Soissons, qui a fini en couvent. N’en reste plus que le souvenir, pour le moins estompé. Catherine de Médicis s’y est ensuite installée en 1572, se lançant dans une orgie de constructions. Il en subsiste la tour-observatoire de Nostradamus, qui a en revanche tout pour faire rêver. Le XVIIIe siècle a vu pousser une Halle aux Grains ronde, dont ont survécu quelques arches et un escalier. Est enfin venue se poser sur ses ruines la Bourse du Commerce, à la forme identique. Une somptueuse pâtisserie architecturale, dont les sculptures académiques seraient la crème Chantilly. L’édifice était laissé presque à l’abandon ces dernières décennies.

Rattraper le coup pour Paris

Voilà qui tombait bien! La Mairie de Paris avait gardé en travers de la gorge fort peu sensuelle d’Anne Hidalgo la défection de François Pinault. Le milliardaire avait préféré en 2005 des mirages vénitiens à l’île Seguin sur la Seine. Le Palazzo Grazzi, puis la Punta della Dogana pour faire bon poids... Notez qu’on le comprend! Mais la plus belle ville du monde (Paris, donc) avait subi un affront. La Bourse se vit donc offerte en 2017 pour un loyer symbolique au «grand collectionneur d’art contemporain». Il saurait en faire un lieu incontournable, comme si on ne pouvait pas aujourd’hui contourner n’importe quoi. Le Breton a en effet mis le paquet depuis. Des millions et des millions. Déjà actif à Venise, Tadao Ando devait faire des merveilles minimales. Son principal apport se limite au final à un cylindre de béton gris. Trente mètres de diamètre et neuf de haut. Pour tout dire, ce tubulaire faisant aujourd’hui se pâmer les aficionados de la modernité («un geste architectural puissant», naturellement) perturbe plus la vue qu’autre chose.

Un "Teddy Bear" de Bertrand Lavier. Photo Bertrand Lavier, Fondation Pinault.

Que donne en effet le résultat, assez facilement visitable, l’affluence ayant bien diminué depuis les premières semaines? Côté patrimoine, il s’agit d’une indiscutable réussite. L’enveloppe s’est vue habilement restaurée sous la direction de Pierre-Antoine Gatier. Ce Panthéon à la française, une verrière bouchant l’énorme oculus, peut s’affirmer comme une création «beaux-arts» de grande qualité. Il en va de même pour le cycle de peintures courant autour dudit oculus, couvrant une surface de 1400 mètres carrés. Le thème en est les quatre parties du monde «marquées par la pensée colonialiste». On connaît la chanson. Le travail a été divisé en quatre, mais les raccords ne se voient pas. Les deux plus célèbres maîtres conviés à s’exprimer étaient alors Georges-Victor Clairain, le chantre de Sarah Bernhardt, et Evariste Luminais, grand spécialiste des sujets gaulois et médiévaux. Chacun avait sans doute amené avec lui ses petites mains. Trois cent cinquante mètres carrés par personne, cela reste tout de même beaucoup.

La bougie d'Urs Fischer

Les contemporains, maintenant. Là, aucune surprise. Les habitués reconnaîtront des plasticiens déjà présentés au Palazzo Strozzi et à la Punta della Dogana. On ne se refait pas. L’espace central se voit ainsi occupé par le Zurichois Urs Fischer. L’homme avait décroché la première rétrospective du Grassi de l’ère Pinault. Sous l’immense coupole se retrouve sa «Sabine» de cire, reprise de Giambologna. Elle fond comme toute bougie, entourée de sièges variés. Eux aussi se consument lentement. Les vitrines le long des murs des bas-côtés abritent pour leur part de petites pièces de Bertrand Lavier. Elles ne semblent pas à l’aise dans leurs capsules vitrées. Plutôt jeune et très mode, le public peut ensuite découvrir David Hammonds, Tatiana Trouvé, Martial Raysse ou Rudolf Stingel (qui est, je le rappelle, Italien). Un monde tantôt conceptuel, tantôt figuratif. Le tout avec un gros brassage d’idées voulues généreuses, plurielles, inclusives, paritaires et tout et tout.

Les Miriam Cahn. Photo Miriam Cahn, Connaissance des Arts.

Grimpant comme un rosier le long du cylindre de Tadao Ando, un escalier permet d’accéder à l’étage où logent aussi bien Marlene Dumas que Peter Doing ou Luc Tuymans. Plus les photos «appropiationnistes» de Cindy Sherman (la meilleure) de Sherrie Levine ou de Martha Wilson. Il y a également là, ce qui constituait pour moi une surprise, la Bâloise Miriam Cahn. Une inconnue des «top-ten» internationaux. Le moins qu’on puisse dire, d’une manière générale, est que beaucoup d’œuvres flottent dans les espaces impartis. Trop petites. La suite de crânes signés Marlene Dumas apparaît minuscule sur d’immenses murs blanc de blanc. Il y a certes des artistes propres à François Pinault, comme Claire Tabouret. Mais dans l’ensemble, tout reste convenu. Vu la froideur des aménagements, nous rejoignons les catalogues sur papier glacé des maisons de ventes. Rayon «post war». François Pinault n’est-il pas aussi propriétaire de Christie’s?

Une architecture dominatrice

Que dire pour conclure? Avant tout que la collection se retrouve prisonnière de l’architecture. Derrière l’immense hall, où l’Urs Fischer fait grand effet, il n’y a que des espaces peu attrayants, à l’accès problématique. Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir tout contemplé, alors qu’il y a finalement peu à voir. Je me suis laissé dire par la presse lissant le poil de François Pinault, que les œuvres seraient «sombres» et «difficiles». Il s’agirait donc de choix audacieux. Disons que cela ne m’a pas sauté aux yeux. Le politiquement correct m’est en revanche paru comme une évidence désagréable. Il suit les courants «woke» en vogue. Avec un gros bémol. Comment peut-on oser attaquer le colonialisme des fresques du plafond alors qu’à la Fondation Pinault les visiteurs sont (presque) tous Blancs alors que le personnel reste uniformément Noir?

(1) La presse française et suisse a aussi développé des indulgences plénières pour Maja Hoffmann, la quasi patronne d'Arles.

Pratique

Fondation Pinault, 2, rue de Viarmes (près des Halles), Paris. Tél. 00331 55 04 60 60, site www.pinaultcollection.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h, les vendredis et samedis jusqu’à 21h.

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