Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fox disparaît des écrans mondiaux pour (re)faire place à la 20th Century

Disney vient de le confirmer. Le mot se voit aboli pour ne pas se retrouver associé avec la chaîne de TV Fox. Retour sur l'histoire séculaire et mouvementée d'une compagnie hollywoodienne.

Charles Farrel et Janet Gaynor dans "L'Aurore" de 1928

Crédits: Fox Films

C’est la fin. Une fin symbolique, je m’empresse de le dire. Rien n’a en réalité changé. Disney, qui a racheté en mars 2019 la 20th Century Fox pour la bagatelle de 74,3 milliards de dollars, a décidé de changer le nom de la raison sociale. Le mot Fox va disparaître incessamment sous peu. La chose ne se produit pas de gaîté de cœur. Mais la firme entend se distancier de la chaîne TV d’extrême droite Fo xNews, qui ne faisait pas partie du paquet. Vous me direz que Walt Disney, mort en 1966, n’était pas précisément un gauchiste. Mais c’est comme ça. Il y a des voisinages et des cousinages trop embarrassants quand on se veut grand public. Et donc neutre.

"Regeneration" de Raoul Walsh, 1915. Un chef-d'oeuvre. L'un des très rares films de la Fox des années 10 à avoir survécu. Photo DR.

Le logo se verra certes modifié. Mais cette modification fera sourire les cinéphiles.Le 20th Century fut en effet une compagnie éphémère, active entre1933 et 1935. C’est elle qui absorba alors la vénérable Fox, qui datait de 1915. Mais comme nous sommes en Amérique, cette dernière résultait déjà d’une fusion adoubée par les banques. Il y a plus d’un siècle qu’on s’entre-dévore parmi outre Atlantique. Il subsiste donc encore des bouts du Fox Office Attractions Company de 1913 dans le mammouth un brin obèse qui effectue aujourd’hui sa mue sous l’égide de Disney.

Coups de folie

A l’origine de la maison, il y avait bien un monsieur Fox. William Fox. L’homme s’appelait en fait Wilhelm Fuchs. Il faisait partie de cette génération d’aventuriers (au bon sens du terme) d’origine juive ayant quitté l’Europe centrale pour chercher fortune aux Etats-Unis. Le cinéma doit ainsi son expansion à Carl Laemmle (Universal), Adolph Zukor (Paramount) ou Louis B. Mayer (MGM). Des gens sans formation aucune (Fuchs-Fox avait dû commencer à travailler alors qu’il avait 8 ans!), mais qui attraperont vite le virus du cinéma. Ils y verront certes avant tout une industrie à rentabiliser, mais la Fox, dirigée à partir de 1935 par Darryl F. Zanuck était capable de coups de cœur et de coups de folie. Il suffisait qu’elle croie à un projet. En 1944, le film «Wilson»,sur le créateur de la Société des Nations, fut ainsi un fiasco volontaire de 4 millions de dollars (une somme alors énorme) pour promouvoir l’ONU voulu par Roosevelt après la guerre.

Le générique de "Le Ciel peut attendre" d'Ernst Lubitsch, 1943, Un autre chef-d'oeuvre. Photo DR.

La Fox, qui contrôlait dès la Première Guerre mondiale un réseau de 1200 salles, a bien sûr basé son succès sur les stars. La première fut la brune Theda Bara, dont presque aucun film n’a survécu. En 1941,un incendie a détruit une grande partie des archives de la maison.Theda était la femme fatale par excellence. La destructrice. A la fin des années 1920, marquée à la Fox par l’ascension de John Ford, la vedette alla au couple Janet Gaynor-Charles Farrel. Fo xavait importé pour eux Murnau d’Allemagne. «L’aurore», un chef-d’œuvre de 1928, s’était offert la reconstitution en studio d’une région entière de marais et celle (tramways compris) d’une métropole moderne. Les débuts du parlant furent marqués l’année suivante par le succès sonore de Movietone Fox, un département d’actualités, mais par l’échec de la pellicule 70 millimètres (qui devait refaire un fiasco quarante ans plus tard). En 1935, Fox était ruiné. Un an plus tard un parjure lors d’un procès lui fit connaître la prison. A 56 ans, l’homme était sorti de l’histoire, du moins celle du cinéma.

L'échec de "Cléopâtre"

Le règne de Zanuck devait durer jusqu’à la catastrophe de «Cléopâtre» en 1963. Un flop à 33 millions de dollars, chiffre qu’il faudrait sans doute multiplier par dix pour arriver au cours actuel. Soutenue, la production (une cinquantaine de titres par an) se retrouva divisée par prix et par genres. Il y avait les films de qualité chers, signés Otto Preminger, Ernst Lubitsch ou Joseph L. Mankiewicz. Les comédies musicales, tournées en Technicolor dès 1941. La firme est la seule qui ait développé en la matière une continuité digne de la MGM. Mais il faut dire que la blonde Betty Grable était alors une superstar au salaire fabuleux. Elle ne devait céder sa couronne qu’à Marilyn Monroe, engagée à l’année par la Fox en 1950. Le tout-venant se composait enfin de séries B, mises en boîtes avec du personnel lui aussi sous contrat (en général de sept ans). Ces réalisations bon marché offraient souvent d’excellentes choses,dont la série des Charlie Chan et des Mister Moto. Deux détectives,le premier chinois, le second japonais (1).

William Fox en 1921. Photo DR.

Comme tous les«majors», la Fox a souffert de la loi anti-trust en 1949. Il lui a fallu séparer la production de la distribution et de l’exploitation.Il y avait en prime la concurrence de la TV et la fuite des citadins dans des banlieues plus ou moins chic. La firme s’en tira plutôt bien en lançant en 1953 le Cinémascope. Premier titre, «La Tunique». Un péplum biblique. Les années 1950 restèrent ainsi brillantes, avec un style maison assez facile à reconnaître. Sec,mais efficace. Des tonalités de pellicule un peu rosées. Le DeLuxe Color. Un certain goût pour l’Europe la caractérisait aussi. Zanuck adorait les jeunes Européennes, dont il faisait parfois des vedettes. Puis il y eut «Cléopâtre» avec Liz Taylor et ses fantastiques dépassements de budget…

Une maison devenue anonyme

La suite se révéla plus impersonnelle, même si le sigle de la Fox est aussi bien apparu au générique de «Titanic» ou d’«Avatar». Il n’y avait plus de producteur tout-puissant, maniant ses foudres comme Zeus lui-même.Finies également les livraisons annuelles, avec des films qui devaient globalement (mais globalement seulement) produire un bénéfice. Désormais chaque titre se voyait traité pour lui-même. Et comme il n’y avait plus de personnel à plein temps, il devenait illusoire de qualifier encore un produit Fox. Nous sommes depuis longtemps entrés non pas au sein de multinationales, mais de conglomérats produisant de tout. Je me souviens d’avoir interviewé il y a une trentaine d’années déjà Robert Parrish, qui avai tfait une honorable carrière de metteur en scène. Il m’avait dit: «Jadis je me battais contre des producteurs qui se conduisaient comme des salauds. Mais au moins ils vivaient par et pour le cinéma et je les respectais pour cela. Maintenant je ne sais plus si je suis devant des directeurs de chaîne d’hôtel ou des magnats du Coca-Cola.»

"La Tunique" de Henry Koster, 1953. Le premier film en Scope. Photo DR.

Dans ces conditions,le changement de raison sociale n’offre aucune perspective de modification de voie. La Fox a beau être une vieille renarde. Il y a longtemps que les financiers du 7e art l’ont empaillée.

(1) Le premier était incarné par le Suédois Warner Oland, le second par l’Allemand Peter Lorre. C’est ça aussi, Hollywood!

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