Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Tutela policière italienne sur les biens culturels a fêté ses 50 ans. Un vrai succès!

Le général Robert Riccardi, nommé en 2019, a vécu une année exceptionnelle. Ce ne sont pas moins de 902 804 oeuvres qui ont été récupérée l'an dernier un peu partout.

Le général Roberto Riccardi.

Crédits: DR.

C’est comme pour les trains. Un anniversaire peut en cacher un autre. En 1970, l’Unesco, qui restait alors une organisation internationale efficace, a demandé à ses Etats membres de se constituer une police spéciale. Il s’agissait pour elle de surveiller les biens culturels et de courir à la chasse de ceux qui viendraient à disparaître subrepticement. Il se commettait beaucoup de vols à l’époque. Les fouilles illicites allaient bon… train. Les pays commençaient par ailleurs à fortement restreindre légalement le départ d’œuvres d’art de leur sol, multipliant les interdictions de sortie. Nous fêtons donc le cinquantenaire de cet appel à la vigilance et à la récupération.

L'oratoire palermitain avec la copie du Caravage volé. Photo DR.

Pour les Italiens, c’était déjà fait en 1970. Ils étaient les premiers au monde. Dans sa dernière édition avant septembre, «Journal des Arts»daté du 3 juillet propose un entretien avec le général Roberto Riccardi, entré en fonction l’an dernier. Ce dernier peut maintenant donner un bilan avec pourcentages des activité de son «nucleo» en 2019. Résultats plus que positifs, comme vous le verrez. En 1969, les choses avaient pourtant commencé par une des affaires les plus douloureuses subies par ce «groupe», aujourd’hui formé pour l’essentiel d’archéologues et d’historiens de l’art répartis sur l’ensemble de la Péninsule. L’équipe a été instituée en mai 69. Dans la nuit du 17 au 18 octobre disparaissait d’une église de Palerme, la célébrissime «Nativité» du Caravage, jamais retrouvée depuis (1).

L'affaire Caravage

Qui a commandité le vol dans l’oratoire San Lorenzo? Personne ne le sait vraiment. La mafia à coup sûr, non pas à des fins de revente mais de délectation. Mais quel «boss»? Il arrive que des «pentiti»(repentis) parlent. Apparemment jamais assez. La piste semble périodiquement sur le point d’aboutir. Puis le fil rouge se rompt. Les plus pessimistes pensent que la vaste toile a été détruite par précaution, il y a longtemps. Rechercher une œuvre volée, c’est aussi la mettre en danger de mort. Le mot Caravage ne se voit bien sûr qu’une seule fois prononcé dans «Le Journal des Arts». Il fait tache. Le tableau est devenu plus célèbre une fois évanoui qu’au temps lointain où le public pouvait l’admirer sur place.Lors d’une Biennale de Venise, l’artiste conceptuel danois Danh Vô en a exposé le cadre comme une relique.

"La Madone à la caille" de Pisanello, volée à Vérone et retrouvée en Ukraine. Photo DR.

Les choses vont mieux depuis, Dieu merci. La Tutela del Patrimonio Culturale s’occupe pourtant d’un champ immense, comme l’explique Roberto Riccardi. Elle veille sur 90 000 églises, 40 000 monuments et châteaux, auxquels il faut encore ajouter 4000 musées et 240 sites archéologiques. Sans compter sur ce que l’on ne sait pas... Avec les fouilles clandestines (dont il n'est pas question dans l'article, à partir duquel je brode beaucoup), les objets restent forcément inconnus de l’immense fichier établi au cours des ans. Dans les quinze centres opérationnels, l’équipe travaille en effet grâce à cette banque de données, nommée comme il se doit Leonardo. Cette dernière répertorie 1 300 000 œuvres d’art, «alors que celle d’Interpol n’en comporte que 50 000.» Pour obtenir la constitution de certains inventaires, il a fallu sensibiliser le Vatican par le biais de la Conférence épiscopale italienne. Cette base se voit utilisée chaque jour par les 300 hommes de la Tutela. Les œuvres mises en vente se retrouvent pour la plupart sur Internet, ce qui n’était bien sûr pas le cas en 1969. La Toile sert du coup aux trafiquants comme aux policiers. Les deux s’opposent dans la version virtuelle des antiques jeux du gendarme et du voleur.

Vols en diminution

Et ça marche! En2019, la Tutela a récupéré 902 804 biens culturels et œuvres d’art, souvent par lots entiers. Elle fait désormais peur. «Dans leur ensemble, les vols ont diminué en Italie de 27 pour-cent en un an, mais de plus de 35 pour-cent dans les églises et de plus de 33 pour-cent dans les musées.» Il devient risqué de fournir en objets douteux les États-Unis, qui absorbent le 40 pour-cent de ces recels, dont beaucoup finissent par ailleurs en Chine, en Angleterre «et de plus en plus dans les anciens pays de l’Est.» Ce n’est pas par hasard si le produit du vol de dix-sept tableaux au Museo del Castelvecchio de Vérone en 2015 a atterri en Ukraine… Butin assez vite retrouvé et rendu. Cela dit le musée véronais, que j’ai revu en 2019, ne m’a toujours pas l’air de présenter des sécurités maximales. Vieillot et désert.

Le bronze de Lysippe, qui se trouve à Los Angeles. Photo AFP.

A part cela, il y a donc encore les archéologues clandestins à surveiller. Très difficile, d’autant plus que nous n’en sommes plus à l’époque pittoresque des «tombaroli» opérant en Etrurie. Des artisans par rapport aux gens d’aujourd’hui. La Tutela s’occupe aussi des faussaires fabriquant avec la dextérité italienne non plus d'hypothétiques retables gothiques, mais du Warhol, du Chirico (il faut dire que le peintre s’est longtemps copié lui-même!) ou Michelangelo Pistoletto. Ici (mais le général ne précise pas la date) ce sont1100 contrefaçons qui ont été récemment saisies (2). Elles représentent un montant probable de 200 millions d’euros. Il convient enfin d’ajouter les missions à l’étranger. La Tutela est opérationnelle en Irak depuis 2003. Elle a monté un laboratoire au Népal après le tremblement de terre survenu en 2015. Idem au Mexique ou en Albanie. L’Italie exporte ainsi ses légendaires savoir-faire, proposant des formations aussi bien en Equateur qu’au Moyen-Orient.

Une tactique de visibilité

Voilà. Tout ne se limite donc pas aux restitutions, dont certaines peuvent soulever des problèmes, notamment avec le Getty de Los Angeles que le général ne désigne pas nommément dans l’article. Il parle simplement du«bronze de Lysippe qui se trouve à Los Angeles». Auteur de plusieurs livres depuis 2009, Roberto Riccardi, aujourd’hui âgé de 54 ans, préfère convaincre qu’obliger après avoir mis au pilori. Il participe ainsi à des débats, des tables rondes ou des colloques. Une exposition au Capitole romain, «L’Arte du salvare l’arte», dont je vous ai parlé l’an dernier, fait aussi avancer les choses (3). Il faut espérer que l'action de la Tutela agisse non seulement sur ceux qui détiennent des œuvres de manière indue, mais également sur les institutions devant par la suite accueillir les revenants. Beaucoup de musées italiens sont hors d’usage. Et cela même si le pays possède avec Dario Francheschini un vrai ministre de la Culture. L’homme reste presque sans argent. Un budget misérable…

La Tutela a aussi longtemps possédé un allié romanesque. Je vous en parle dans l’article situé immédiatement au dessous de celui-ci.

(1) Il ne faut pas désespérer. La Tutela a retrouvé en 2019 un Lorenzo Lotto disparu en 1976 à Florence.
(2) Parmi les cibles des faussaires, il y a aussi le minimaliste Piero Manzoni et, à ce qu'on dit, Dadamaino dont les réalisations tendent à se multiplier.
(3) Un des plus beaux vases grecs avait été récupéré à Genève. Toutes les précisions n’étaient pas données dans l’exposition du Capitole, mais j’ai ma petite idée sur le lieu.

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