Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre Pompidou propose enfin à Paris son exposition Christo devenue posthume

Le confinement avait mis "Christo et Jeanne Claude Paris!" sur la touche. Un peu ennuyeuse, la présentation est déconnectée de l'emballage de l'Arc de Triomphe.

Le petit cheval empaqueté.

Crédits: Sucecssion Christo et Jeanne Claude, Tribune de Genève.

L’exposition était fine prête. L’artiste vivait encore. Des photos avaient même filtré dans la presse, avec la commissaire Sophie Duplaix posant complaisamment dans les salles. Le fait que les œuvres restaient emballées n’offrait rien d’inquiétant. Au contraire! Il s’agissait de la rétrospective Christo et Jeanne-Claude à Beaubourg. Et puis le confinement est arrivé. La manifestation n’a pas ouvert, même un seul jour comme cela a été plusieurs fois le cas en Suisse. Elle dormait sagement, à l’instar de la Belle du conte de Charles Perrault dans son Bois. Allait-elle se réveiller un jour? La question est longtemps restée ouverte. Paris n’a pas rouvert ses musées d’un coup comme en Suisse (à l’exception comme il se doit de Genève, qui constitue un protectorat culturel français). Le Centre Pompidou a tout de même fini par reprendre du service, ce qui se voit peu. Il faut dire que le bâtiment se retrouve une nouvelle fois en travaux depuis fin 2019. D’où un accès public difficile à trouver. J’y reviendrai en fin de chronique.

Le sixième étage accueille donc aujourd’hui Christo et Jeanne-Claude, le premier étant décédé le 31 mai aux Etats-Unis. La manifestation devait au départ servir d’accompagnement à l’empaquetage de l’Arc de Triomphe, prévu en septembre 2020. Un projet mijoté par le couple depuis 1962. Vous savez comme moi qu’il n’en sera rien. Le paquet-cadeau ne se fera de manière posthume sur les Champs-Elysées qu’à l’automne 2021, si tout va bien. Seul est sorti dans les temps le livre de Nathalie Heinich, dont je vous ai parlé. Il concerne le projet du Pont-Neuf, mené à bien en 1985 après dix ans de tractations. Ce dernier opus forme le point d’orgue de l’actuelle proposition de Beaubourg, qui fait curieusement l’impasse sur les maquettes pour l’Arc de Triomphe. Un vrai problème, si l’on sait que le sujet traité par Sophie Duplaix a été réduit à sept années de production des enfants terribles. Seule se voit prise en considération la période parisienne du couple qui, à l’exception de l’emballage du Pont-Neuf, dure de1958 à 1964.

Premiers emballages

En 1958 donc, année de l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, Christo Vladimir Javacheff, qui a depuis longtemps fui la Bulgarie communiste, arrive dans la capitale française. Il vient de Genève, où il a déjà produit des portraits mondains lui permettant de vivre. Il peint alors celui de la générale Procilda de Guillebon, la mère de Jeanne Claude. Rencontre. C’est la seule œuvre de ce type présentée par Sophie Duplaix. Il est permis de le regretter. Vu la minceur du thème abordé, il eut fallu faire feu de tout bois. Des espaces bien agencés font ensuite découvrir les différentes production précoces d’un artiste né en 1935. Il y a des «Volcans» matiéristes faisant écho à Jean Dubuffet. Des «Surfaces d’empaquetage». Là, on se rapproche de la suite, la troisième dimension faisant encore défaut. Puis viennent les premiers objets dûment ficelés, d’une nature indéterminée. Qu’est-ce qui se cache au cœur de l’œuvre? Un jouet en forme de cheval donne cependant l’idée de ces momies d’animaux comme les embaumaient les anciens Egyptiens. Chats ou ibis.

Le projet d'empaquetage de l'Arc de Triomphe, 1962-1963. Photo Succession Christo et Jeanne Claude, Centre Pompidou, Paris 2020.

Des images sur les murs reflètent par ailleurs les premiers projets ambitieux du tandem, qui part pour New York dès 1964. Ce sont des idées alors jugées complètement folles. Dès 1961, Christo et Jeanne Claude prévoient de mettre l’Ecole Militaire non pas sous cloche, mais derrière des hectares de tissus ficelés. Impossible pour le moment. Vous n’y pensez pas! Le duo doit se contenter de l’étroite rue Visconti, à Saint-Germain-des-Prés. Il la bouche en catimini de barils le 27 juin 1962, comme en écho du Mur de Berlin venant de se construire. La police y met bon ordre. Pour la suite, il faudra attendre le Pont-Neuf et surtout la gloire. La France joue déjà les suiveuses en 1985.

Le Pont-Neuf à satiété

La commissaire remplit dès lors les espaces disponibles de projets et de vestiges du Pont-Neuf. Il lui faut trouver de quoi tenir jusqu’au mot «Sortie», d’où une effrayante redondance. L’intérêt s’émousse, l’ennui pointe, les pieds se fatiguent mais la disposition du sixième de Beaubourg impose des expositions faisant toutes la même surface. Et comme il n’y en a en plus aucune autre ici en ce moment… Beaubourg n’a en effet rouvert que d’un œil, comme s’il avait la gueule de bois.

L'un des multiples dessins pour le Pont-Neuf. Photo Succession Christo et Jeanne Claude, Centre Pompidou, Paris 2020.

Il faut dire qu’il y a de quoi! D’abord le public ne revient pas. Ou peu. La réservation pour Christo et Jeanne Claude est théoriquement obligatoire, mais on vous «trouve facilement un créneau horaire», comme on dit en «novlangue» quand la caisse est en réalité ouverte. Et puis il y a l’avenir qui fait peur. Toute circulation se fait maintenant par ascenseurs, l’escalier roulant serpentant sur la façade ayant été désossé. Un mauvais point avec les nouvelles consigne de sécurité. Ce n’est hélas que le prénom! Prévus officiellement au départ pour durer un an, les travaux menacent de s’éterniser, s’ils se font jusqu’au bout. On parle d’une fermeture totale pour cause d’amiante, d’absence d’isolement thermique et de vétusté en 2023 pour une réouverture en 2027. Si l’argent peut se trouver. Deux cent millions d’euros. Une paille quand les dettes du pays tiennent déjà de la poutre!

La réfection éternelle?

En ce moment, si j’en crois la presse spécialisée et ce qui se dit à Paris, chacun reste dans l’expectative. Seuls le directeur général du Centre et celui du musée ne s’en font pas trop. Tous deux sont sur leur départ. «Est-il urgent d’attendre encore?», s’interroge «Le journal des arts»? Sans doute pas, mais il faudrait décrocher le fameux budget après avoir osé les questions qui tuent, et que même la presse tait. Comment se fait-il que le Centre ait été fermé plusieurs années pour une réouverture le 1er janvier 2000 si aucun de ces problèmes n’a alors été résolu? Faut-il refaire complètement le bâtiment de Renzo Piano et de Richard Rogers (inauguré en 1977), tous les vingt ans? Et ne serait-il pas grand temps de limiter les gestes architecturaux»? A côté du Centre, Notre-Dame de Paris reste tout de même drôlement solide!

Pratique

«Christo et Jeanne Claude, Paris!», Centre Pompidou, accès actuel rue du Renard, Paris, jusqu’au 19 octobre. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Réservation obligatoire. Attention! Si vous allez avant ou après au musée, il vous faudra un second billet, lui aussi à prendre en avance, même si les lieux m’ont semblé tragiquement vides.

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