Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Château de Nyon propose les "Sentiments, signes, passions" de Jean-Luc Godard

L'exposition résulte du film "Le livre d'image" de 2018. Le festival "Visions du réel" reflète ainsi l'univers du réalisateur vaudois, qui garde aujourd'hui son aura de gourou.

Jean-Luc Godard. Un portrait récent.

Crédits: Tribune de Genève

Il a obtenu en 2018 une «Palme» spéciale à Cannes pour ce «Livre d’image». Agé de 87 ans à l’époque, Jean-Luc Godard n’en a pas eu les pieds palmés pour autant. Sa trajectoire ne pouvait guère s’en trouver modifiée. Le Vaudois est depuis longtemps statufié, un peu comme le Commandeur dans «Dom Juan». Il s’agit d’une figure tutélaire admirée, bien sûr, mais par quelques élus seulement. L’auteur d’«A bout de souffle» en 1959 s’est d’ailleurs trouvé une nouvelle génération de dévots. Des jeunes. La relève. Il suffit de voir l’organisateur de l’exposition basée sur le «Livre d’image» au Château de Nyon. Fabrice Aragno semble entrer en transes dès qu’il s’agit de l’idole. Il faut dire qu’on entre dans le cinéma de Godard comme en religion. Avec des règles. Il faut tout accepter du maître.

L'image du "Livre d'image". Photo Jean-Luc Godard, DR.

Curieuse trajectoire que celle du réalisateur! Un homme dont «Visions du réel», festival nyonnais en principe voué au documentaire cinématographique, propose aujourd’hui une présentation au Château intitulée «Sentiments, signes, passions». Né en 1930, l’homme a commencé comme critique aux «Cahiers du Cinéma». Les vrais. Ceux d’origine, avec une couverture en noir et blanc, au dessus d’une bande jaune. Il lui est resté quelque chose de ces débuts. Des références. Les très courts extraits proposés sur des moniteurs répartis un peu partout dans les six salles reflètent ses premiers chocs de spectateurs. Peu d’entre eux datent d’après1960, quand Godard est passé de l’autre côté de la caméra. Le7e Art, pour lui, demeure encore et toujours Joan Crawford dans «Johnny Guitare», «Vertigo» d’Alfred Hitchcock, «Berlin Express» de Jacques Tourneur ou ces «classiques» de cinémathèque que constituaient déjà à l’époque «La chute de la maison Usher» de Jean Epstein, «Le journal d’un curé de campagne» de Robert Bresson ou «Le Plaisir» de Max Ophuls.

Le vrai et le faux

Mais ces extraits, proposés au public avec la brièveté de l’éclair, ne sauraient aujourd’hui exister sans une sauce politique. Godard mêle par conséquent ces fictions à des scènes d’archives saisies sur le vif, pour autant qu’on puisse ainsi qualifier des images dans lesquelles la mort joue un tel rôle. Difficile de démêler le vrai du faux. La fiction est devenue une sorte de réalité, à moins que ce ne soit le contraire. La voix rocailleuse du cinéaste, dont il joue avec virtuosité, aide à tout se rejoindre. «Il va y avoir une révolution», dit-elle à un moment, comme elle l’affirmait déjà après Mai 1968. Godard a toujours su prêcher le Grand Soir en sachant qu’il pourrait se replier dans un pays, la Suisse, où il savait qu’il ne se produirait pas.

Joan Crawfod dans "Johnny Guitare" de Nicholas Ray, 1954. le film était tourné en Trucolor, le plus irréaliste des procédés. Photo Republic Pictures, DR.

Comment expliquer, au fait, la permanence du cinéaste? La question peut se poser au premier étage du Château de Nyon, où les postes de TV entassés se ménagent une place parmi les meubles, les lampadaires, les piles de livres et les tapis? Difficile de répondre. De1959 à 1967, l’homme demeurait en phase avec la production de son époque. Il donnait des films très commentés par la presse, mais aussi très vus. Oh, bien sûr, il en existait déjà de confidentiels comme «Les carabiniers» ou «Deux ou trois choses que je sais d’elle». Le cinéaste n’en parlait pas moins à une large frange se spectateurs un peu «intellos». C’était, il faut dire, le grand moment de «l’art et essai». «Pierrot le fou» ou «Le mépris» ont même constitué des succès populaires. Belmondo et Bardot étaient des vedettes, utilisées comme telles. Godard semblait solidement entré dans ce qu’on appelait déjà «le système».

Le temps de la marginalisation

Puis est venu 1968, et Godard s’est marginalisé après s’être «gauchisé». Il tournait toujours, mais plus personne (ou presque) ne voyait ses films. Minés par le structuralisme, «Les cahiers du cinéma» cessaient en même temps d’être lisibles, à moins d’un décodeur. «Vent d’Est», «Luttes en Italie», «Vladimir et Rosa», «Le gai savoir»… La carrière de ces titres se sera limitée à quelques projections isolées. Et pourtant, on en parlait, de ces longs-métrages foutraques et bricolés! Godard a ainsi commencé sa carrière de fantôme. Son dernier opus en date se retrouvait en festival ou à la TV à l’heure où les gens s’endorment (1). Il obtenait pour cela au moins une page dans «Le Monde» ou (et) «Libération». Puis l’œuvre finissait par sortir tardivement dans deux petites salles à Paris. Les spectateurs s’y comptaient sur les doigts de la main. C’était à croire que le cinéaste ne possédait plus qu’une existence médiatique, alors que son ancien condisciple de la «nouvelle vague» Claude Chabrol cartonnait au «box-office».

"Berlin Express" de Jacques Tourneur, 1948. Jean-Luc Godard aime les films se situant dans des trains. Photo DR.

Comme Agnès Varda, transformée en plasticienne sur le tard, le Suisse semblait du coup rejoindre les beaux-arts, qu’il avait d’ailleurs cultivés dans les années 1980 avec un film comme «Passion». L’histoire de la peinture semblait désormais l’intéresser autant que celle du cinéma ou de la politique. D’où l’actuelle idée, d’ailleurs, de l’exposer. Mais avant cela, l’an dernier, c’est Miuccia Prada, la milliardaire dotée d’une conscience politique et sociale, qui l’aidait à accomplir le grand saut. La Milanaise a racheté à prix d'or les archives de l’ermite de Rolle afin de les installer dans sa Fabrica. Quelques élus à la fois peuvent pénétrer dans ce sanctuaire de la pensée. Nous revoici du coup dans la métaphore religieuse…

Le fatras et le "quiz"

Alors que penser du parcours nyonnais, où les images se voient diffusées de manière répétitive, certes, mais aussi aléatoire? Qu’il faut une bonne dose de foi. Autrement, le visiteur risque de se dire que ce fatras a un peu vieilli. Il le regardera du coup avec un ennui déférent et poli. Les plus cinéphiles regarderont la chose à la manière d’un «quiz». Celui qui trouvera l’origine du maximum d’extraits aura gagné. Le Château, où les collections de porcelaine sont en train de se voir disposées sur un mode différent au deuxième étage, aura pour sa part attiré un nouveau public. Quant à «Visions du réel», virtuel cette année le festival aura fait acte de présence réelle. Et cela même si le cinéma reste pour les idéogrammes chinois des «ombres électriques».

"La chute de la maison Usher" de Jean Epstein, 1928. Permanence du muet. Photo DR.

(1) Je garde ainsi un souvenir télévisuel éprouvant de «Sur et sous la communication» et de «France, tour et détours, deux enfants».

Pratique

«Sentiments, signes, passions, Jean-Luc Godard», Château, place du Château, Nyon, jusqu’au 13 septembre. Tél. 022 316 42 73, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. 

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