Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le château de Prangins raconte l'amour et le sexe dans la Suisse du XVIIIe siècle

L'exposition brasse très large. Elle va du mariage au dévergondage dans une nation alors très morcelée. L'essentiel se passe logiquement en Pays de Vaud.

La montre séditieuse. Sans doute une production neuchâteloise.

Crédits: Château de Prangins, 2020

«Chers visiteurs, nous vous prions de garder vos distances.» Répétée toutes les dix minutes par haut-parleur, la phrase est devenue commune en ces temps d’épidémie. Elle n’en semble pas moins incongrue ces temps au château de Prangins. L’antenne romande du Musée national suisse propose en effet depuis le 21 mai une exposition sur l’amour au XVIIIe siècle. Et donc parfois sur le sexe. Mais après tout, pourquoi pas? Après le télétravail, la télé-fornication. Cela dit, nos ancêtres restaient plus proches de la chair, même s’ils devaient affronter des maladies autrement plus mortifères que l’actuel coronavirus.

Nicole Staremberg a pris si j’ose dire le sujet à bras le corps. Aidée par une équipe de chercheurs et surtout de chercheuses, elle a conçu l’exposition elle-même, plus un catalogue plutôt couillu. Il y a des moments où je me suis demandé si le livre d’accompagnement ne tendait pas à primer sur la présentation d’objets dans des salles basses du château (1). Chaque spécialiste peut y traiter sa partie d’un sujet se révélant énorme. Il y a loin des «idylles galantes» faisant penser aux tableaux de Watteau à «la violence conjugale devant le Consistoire de Lausanne». Le sentimental y trouve sa place au milieu du politique et du social. Miriam Nicoli s’attaque du coup au sujet scabreux des «Masturbation et allaitement chez Samuel-Auguste Tissot, 1728-1797». Il le fallait. Le praticien vaudois était alors aussi célèbre en Europe que le docteur Tronchin à Genève. Mais lui prêchait les valeurs morales et bourgeoises qui prendront leur essor quelques décennies plus tard.

Une société stratifiée

De même que l’exposition propose de multiples sujets, elle doit en effet s’intéresser à toutes les couches d’une société alors très stratifiée (cinq classes à Genève, par exemple). A côté des élites, les paysans et les domestiques. La commissaire va par ailleurs se pencher sur des mœurs issues de deux religions, et ce dans deux bassins linguistiques. La Suisse institutionnelle telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait par ailleurs pas encore vers 1750. Elle demeurait un agrégat de cantons, de villes libres, d’évêchés et de «baillages», autrement dit de parties du pays colonisées par d’autres. Ajoutez-y des «ligues» pour les Grisons et des «dizains» en Valais. Les étrangers n’y comprenaient rien. Pas sûr que les indigènes aient eu leur lanterne mieux éclairée. Le «team» réuni par Nicole Staremberg a donc dû aplanir ces particularités afin de rendre le discours plus compréhensible. Il part logiquement du Pays de Vaud (où se trouve Prangins), qui restait alors une possession bernoise. La principauté de Neuchâtel et la République de Genève, la première regardant vers Berlin et la seconde du côté de Paris, se retrouvent du coup un peu hors-jeu dans l’accrochage actuel.

Le lit de Balthasar von Planta exécuté par Antoni Zanet en 1650. Photo Château de Prangins, 2020.

L’exposition procède par chapitres, même si une grande idée la traverse. Le Siècle des Lumières marque une rupture après un millénaire de pensée dictée par la foi. La religion perdant de son pouvoir, c’est l’homme (et plus difficilement la femme) qui prennent de l’importance. Ils ont des sensations et éprouvent des sentiments. En 1789, la Déclaration des Droits de l’homme va même imposer l’idée d’un «droit au bonheur». Ou du moins à sa recherche. La société vise à se décorseter, même si les corsets n’ont jamais été aussi serrés autour des tailles féminines. Les mariages arrangés subsistent, mais ils se voient contestés. La sortie en librairie du «Werther» de Goethe, après celle de «La Nouvelle Héloïse» de Rousseau (qui se passe du reste en Pays de Vaud) fait couler des torrents de larmes et gronder les révoltes du cœur. Nous sommes ici bien loin du séjour de Casanova en Suisse (1760). Le versant noir du siècle avec Cagliostro, qui a aussi passé par chez nous.

La montre pornographique

Cette colonne vertébrale tombe souvent sur un os. Il a fallu trouver une place pour les servantes séduites et les filles mères (qui venaient de Vaud à Genève pour accoucher). Un rarissime document de 1756 vient parler dans une vitrine d’homosexualité, tandis que la liaison entre Abraham Amédroz et Wolfgang Charles de Gingins reste pudiquement réservée aux pages du catalogue. La maternité se voit bien sûr envisagée, avec les sentiments mitigés qu’elle suscite parfois en dépit de l’injonction sociale à poursuivre une lignée. La contraception fait d'ailleurs son apparition à ce moment, tout comme les préservatifs. Il faut se voiler davantage que la face. 

Il y a au milieu de tout cela les objets à intégrer. Réalisé dès 1650, le lit apparemment rustique du Grison Balthasar von Planta révèle au public ses marqueteries gentiment érotiques. Une montre anonyme recèle dans un compartiment secret l’étreinte animée d’une fille et d’un moine. Une production neuchâteloise, sans doute. La principauté n’avait pas bonne réputation. C’est là que s’imprimaient les livres les plus séditieux, dont un roman pornographique présenté à Prangins. Comment Versailles aurait-il pu protester, Neuchâtel appartenant alors au vainqueur de la France Frédéric II de Prusse?

Une porcelaine de Nymphenburg, venue de Munich. Photo Château de Prangins, 2020.

Tout cela fait beaucoup de choses à aligner dans un espace finalement restreint. Il eut fallu quelques beaux artefacts. J’aurais aussi aimé une scénographie digne de ce nom. Tel n’est hélas pas le cas. Prangins propose un entassement de pièces à l’intérêt pour la plupart du temps documentaire. Il faut avoir de bons yeux pour pouvoir lire les cartels quadrilingues. Leurs minuscules caractères doivent se deviner en se montant le cou par dessus l’une des innombrables vitrines. Le décor cosigné par Kläfiger d’Aubonne et Enzed de Lausanne m’a en plus paru affreux, avec ses drapés de toutes les tons du rouge (la couleur de la passion) allant du rose pâle au pourpre foncé. J’ai du coup eu l’impression de découvrir une très vieille et très poussiéreuse exposition. Or elle vient de se voir inaugurée. C’était le 21 mai, jour de l’Ascension. La seule idée drôle était d’avoir choisi cette date pour montrer comment nos ancêtres s’envoyaient en l’air!

(1) La suite se trouve au premier étage. Il eut peut-être fallu l’indiquer.

Pratique

«Et plus si affinités, Amour et sexualité au XVIIIe siècle», château de Prangins, 3, rue du Général-Guiger, jusqu’au 11 octobre. Tél.022 994 88 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.Attention! Jauge faible. Treize personnes à la fois.

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