Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Le Corbusier 1930-2020". Un gros livre fait le point sur les polémiques politiques

Les actes du colloque de 2016 ont paru. Les différents auteurs remettent les choses dans leur contexte d'époque. Il est trop facile de raconter l'histoire quand on connaît la fin.

Le Corbusier et son "modulor".

Crédits: Keystone.

Comme les musées, les universités sont des institutions lentes à la détente (1). Lambiner donne sans doute l’impression de profonde réflexion, pour ne pas dire de prodigieuse maturation. Dans ce domaine, la publication des actes d’un colloque remporte en général le pompon. Il faut attendre des années pour assister à une sortie que plus personne… n’attendait. Le public, même professionnel, a passé à autre chose. Je comprends du coup que Frédéric Elsig, à Genève, se fasse un point d’honneur à sortir son livre l’année même des exposés. Vite fait. Bien fait. Pas besoin de jouer aux séances de rattrapage cinq ou dix ans après.

Soyons justes. Cela faisait quatre ans seulement que le colloque Le Corbusier avait eu lieu à Paris. Il suivait d’une douzaine de mois (la préparation a dû prendre du temps…) l’exposition consacrée par le Centre Pompidou à l’architecte sous les signes des «mesures de l’Homme». Depuis une décennie, le Jurassien se trouvait alors déjà sous le feu des polémiques. L’homme n’avait-il pas fricoté avec le gouvernement de Vichy au début des années 1940? Ses positions précédentes ne seraient-elles pas celles d’un crypto-fasciste, voire d’un fasciste tout court? N’existe-t-il pas dans ses écrits de jeunesse des phrases dénotant un anti-sémitisme coupable, l’horlogerie de La Chaux-de-Fonds se trouvant vers 1910 pour une large part dans des mains israélites? Beaucoup d’interrogations se faisaient entendre dans le public depuis l’enquête publiée en 2005 par ce boute-feu professionnel qu’est Daniel de Roulet. Ce contestataire n’en finit pas de faire expier au monde qu’il est fils de pasteur.

Voir les choses au présent

Mais revenons-en au Corbu. Une équipe d’historiens, menée par Rémi Baudouï, de l’Université de Genève, a planché sur son cas. Les propos se sont limités aux années 1920 à 1945. Il ne faut pas oublier que le Suisse, naturalisé Français en 1930, reste alors un homme qui construit des villas, et non pas des villes. D’où une certaine frustration. A son âge (il est né en 1887), le bâtisseur portraituré dans ce gros volume reste en devenir. Il ignore qu’il édifiera plus tard une cité radieuse à Marseille et une capitale en Inde. Sans compter une église et un couvent, alors qu’il demeure très protestant. Il était selon plusieurs des auteurs de ce livre polyphonique tout aussi difficile de deviner à l’époque ce qui se passerait dans les mois à venir sur le plan politique et militaire.

Rémi Baudouï. Photo Babélio.

Serge Bernstein le rappelle bien. Les idées ont changé rapidement à l’époque. Le fascisme italien des années 20, intéressant par ses réalisations Le Corbusier, qui a symétriquement fait le voyage de Moscou sous Staline (1), n’est pas encore celui de l’alliance avec l’Allemagne d’Hitler en 1938. De même, il existe un Pétain de 1940, qui peut apparaître comme un simple «Père» réactionnaire, un Pétain de 1942, à la dérive, et un troisième devenu le fantoche de l’Allemagne en 1944. Rémi Baudouï retrace cette évolution dans sa contribution personnelle. Il faut toujours tenir compte du moment où des paroles ont été prononcées. Il est trop facile de relire l’Histoire comme un polar quand on connaîtrait la fin, avec le nom de l'assassin.

Un bâtisseur frustré

Et puis Le Corbusier est un bâtisseur, même s’il tient souvent les pinceaux du peintre (le livre ne parle cependant pas de ses tableaux, ou en tout cas très peu)! Autant dire qu’il lui faut des chantiers. Un chapitre passionnant (mais qui exige l’attention du lecteur) de Dominique Barjot traite ainsi des «Industries de la construction». Il permet de découvrir que ce secteur a subi en France une interminable crise allant, avec des des rémissions tout de même, de 1883 à 1954. Les choses allaient un peu mieux en 1937-1938, après le choc du Krach de 1929. Puis il y a eu la défaite.

Tout était à recommencer sous Vichy, avec des espoirs de commandes publiques, notamment pour reconstruire des villes bombardées. Une attente supposant un certain nombre de concessions morales. Il fallait faire sa cour, comme toujours. L’un des contributeurs insinue du coup qu’on conteste bien peu, en 2020, certaines réalisations effectuées dans des pays dictatoriaux. Il ne cite évidemment pas de noms. Nous restons dans le monde feutré des universités. Mais il est permis de penser à Jean Nouvel en Chine et à AbuDhabi, comme à feue Zaha Hadid dans des républiques (au fort culte de la personnalité) issues du démembrement de l’URSS…

Un livre à picorer

L’ensemble des textes fait réfléchir, mais il ne faut pas les voir comme un tout homogène et ordonné. Il est permis de parcourir les pages dans n’importe quel ordre, voire de sauter celles dont les sujets vous intéressent moins. Sans compter le fait que certains auteurs, pourtant sans doute polis et limés comme chez la manucure, se lisent moins agréablement que d’autres. J’ai ainsi éprouvé de la peine avec François Warin, qui souffre du défaut impardonnable de se vouloir philosophe.

Autre difficulté. L’ouvrage ressort quantité de noms à retenir, ce qui ne serait pas le cas d’une publication «normale». Le Corbusier demeure bien sûr une star, d’où les polémiques actuelles. André Lurçat (le frère de l’auteur des tapisseries) reste en revanche un simple nom. André Laborie, Gaston Bardet ou Pierre Dufau sont devenus de complets inconnus, alors qu’ils avaient été sollicités pour d’importants plans de reconstruction après 1940. Si l’on a sans cesse la tentation de refaire l’Histoire, la construction de celle-ci procède aussi de choix.

(1) Ce qui l’a fait passer pour les gens de droite comme «un cheval de Troie du bolchevisme».

Pratique

«Le Corbusier,1930-2020, Polémiques, mémoire et histoire», sous la direction de Rémi Baudouï avec la collaboration scientifique d’Arnaud Dercelles, aux Editions Tallandier, 382 pages.

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