Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich montre les "Métamorphoses" de la sculpture d'Henri Matisse

L'exposition reste en fait très classique. Dans un superbe décor, le visiteur voit comment l'artiste part de la réalité pour arriver à des épures presque abstraites.

Le décor de l'exposition. Sobre et efficace.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2019.

C'est en vérité une exposition très classique. Le Kunsthaus de Zurich a beau multiplier les mots «première fois». Il y a tout de même un certain temps que l'on parle de la sculpture d'Henri Matisse (1869-1954). Dans la documentation proposée aux murs par cette remarquable exposition, il y a du reste les photos d'une présentation de l’œuvre plastique du Français à la Galerie Brummer de New York en 1931. Un bel accrochage, pour autant que le visiteur actuel puisse en juger. Et puis il y a ce phénomène très contemporain voulant que les artistes du passé soient de plus en plus valorisés pour leurs territoires annexes. Pour beaucoup, Henri Michaux est ainsi devenu un dessinateur, tout comme son aîné Victor Hugo. Et je ne parle pas de Pablo Picasso, pris en considération comme sculpteur, voire en tant qu'écrivain.

Les commissaires de la présentation zurichoise (Sandra Gianfreda et Claudine Grammont) ont choisi d'axer leur concept sur les métamorphoses en 3D de Matisse. Il fallait bien trouver un angle nouveau. L'artiste succombe presque sous le poids des rétrospectives qui lui ont été consacrées jusqu'ici. Pensez que deux musées entiers portent son nom en France! L'alpha et l'oméga. Le premier se trouve au Cateau Cambrésis, où il est né. Le second à Nice, où il est mort. C'est du reste avec ce dernier que le Kunsthaus a collaboré. Une coproduction. L'ensemble partira en 2020 pour la Côte d'Azur. où il se verra présenté sous une forme fatalement un peu différente.

Un mode de travail

En quoi la métamorphose joue-t-elle pour Matisse un rôle capital? Parce qu'il s'agit d'un véritable mode de travail. L'homme part de la copie réaliste. Il ne travaille pas forcément d'après nature. Zurich peut ainsi montrer des photos utilisées comme point de départ pour des statues devenues célèbres sous une autre forme. C'est que l'artiste élague. Transforme. Synthétise, surtout. A la fin, il ne reste de l'idée de départ que le schéma. Le squelette. L'exemple le plus célèbre reste fourni par les célèbres bas-reliefs de bronze montrant un nu de dos féminin. Une série de quatre plaques, dont le Kunsthaus possède un superbe exemplaire depuis 1960. Au départ, se trouve un corps, plutôt musclé d'ailleurs. A la fin ne subsiste plus qu'une épure. L'essentiel.

Les quatre dos féminins. Photo Succession Henri Matisse, Pro Litteris, Zurich 2019, Kunsthaus Zurich 2019.

Ce travail n'est pas propre aux sculptures de l'artiste, dont existent ainsi plusieurs versions, coulées par un fondeur comme un tireur rend compte des états successifs d'une gravure. Quatre bronzes pour le dos. Cinq dans le cas du buste de Jeannette. Trois avec celui d'Henriette. La peinture et le dessin ont en effet connu le même travail. «Vous allez simplifier la peinture», disait à Matisse son maître Gustave Moreau, qui tendait lui plutôt à la compliquer (mais avec un talent fou!). Zurich peut ainsi montrer quelques toiles avec leur dossier complet autour. Matisse faisait photographier chaque étape de son travail. En noir et blanc, bien sûr. Le visiteur du Kunsthaus le voit du coup progresser. Ou régresser. Mais il est clair que le but à atteindre va chaque fois dans le sens d'une radicalisation. Un mot très à la mode. Il y a ainsi les images successives d'un portrait de femme de 1937 aujourd'hui conservé au Kunsmuseum de Berne («La blouse bleue») ou de la «Nature morte aux huîtres» (1940) du Kunstmuseum de Bâle.

Tout sur un faux

Ce n'est pas la seule idée. Courageusement, le Kunsthaus débaptise ainsi un bronze. L’œuvre a certes été offerte, avec bien d'autres sculptures, par le couple Werner et Nelly Bär. Des collectionneurs avertis. Non retenue au catalogue raisonné de Matisse, elle n'en chiffonne pas moins. Un peu molle. Légèrement plus petite que les autres exemplaires. Une patine moyenne. Il s'agit sans doute d'un surmoulage. Ce «Nu» ne peut donc plus se voir considéré comme authentique. Tout cela se voit parfaitement expliqué dans un langage simple. Le paradoxe est que ce faux passionne davantage le visiteur que les vrais montrés juste à côté. Le public aime bien qu'on lui raconte des histoires, surtout quand elles se révèlent presque policières.

Matisse photographié au travail par Edward Steichen. L'affiche. Photo Succession Edward Steinchem Succession Henri Matisse, Pro Litteris, Zurich 2019, Kunsthaus Zurich 2019.

L'autre concept innovant (quelle horreur, je reprends un autre mot à la mode!) est d'offrir d'abord une documentation aux murs et non en vitrines, puis de proposer un cheminement introductif débouchant sur Matisse. Il y a ainsi de superbes Rodin. Des Maillol de taille plutôt réduite. Et des Bourdelle somptueux. Il faudrait une fois exposer en Suisse Bourdelle avant de répéter pour la ixième Rodin. Toutes ces œuvres appartiennent en propre au Kunsthaus, alors que les Matisse viennent en large part de Nice. Une manière comme une autre de jouer avec les collections avant l'ouverture en fanfare du nouveau bâtiment fin 2021. Il faut montrer des richesses jusqu'ici en déshérence.

Un film sur Matisse au travail

L'exposition doit cependant beaucoup à son décor. Une nouveauté pour le Kunsthaus, où ils ne sont en général pas terribles. L'aile Bührle a été laissée d'un seul tenant. De beaux éclairages trouent une semi-pénombre. Une allée centrale au sol, couleur crème, sert de colonne vertébrale au parcours. Il y a de gauche et de droites des cloisons. Certaines sont en dur, d'autre en rideaux de gaze. Peu de couleurs, plutôt sombres. Le visiteur peut se promener là-dedans sans contraintes. Il voit les œuvres ou le film, assez rare, proposé tout au fond. François Champeau a fixé en 1946 Matisse au travail. Ici, la couleur manque un peu, mais il s'agit d'un document historique. On ne dispose pas pour chaque géant du XXe siècle l'équivalent de «Le mystère Picasso» d'Henri-Georges Clouzot!

Pratique

«Matisse Métamorphoses», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au jusqu'au 8 décembre. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert de mardi au dimanche de 10h à 18h le mercredi et le jeudi jusqu'à 20h.

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