Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle montre Camille Pissarro sous le signe de "l'atelier de la modernité"

Luxueuse, l'exposition a multiplié les emprunts internationaux. Elle souligne cependant le fait que le peintre reste un peu mineur en regard de ses contemporains.

Le Pissarro faisant l'affiche.

Crédits: DR, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Doit-il son hommage actuel au côté épicène de son prénom? Sans doute pas. Toujours est-il que Camille Pissarro (1830-1903) succède au Kunstmuseum de Bâle à Sophie Taeuber-Arp, à Isa Genzken ou à Kara Walker dans une saison programmée de manière ultra-féminine. Le peintre, qui avait une barbe blanche de Père Noël, fait doublement exception en 2021. L’homme incarne aussi la vocation patrimoniale de l’institution, qui propose aussi bien de l’art ancien que des créations modernes ou contemporaines. Je dois dire que le musée, aujourd’hui dirigé par Josef Helfenstein, se débrouille bien avec ces petits et grands écarts. Peu de ses homologues auraient aussi pu réussir à la fois comme ici une exposition sur l’orfèvrerie sacrée de l’An Mille et une autre, presque contradictoire, dédiée à Joseph Beuys.

Pissarro en train de peindre. Une barbe de Père Noël. Photo DR.

Pourquoi ce choix aujourd’hui? L’idée des commissaires (Helfenstein lui-même et Christophe Duvivier) n’était pas de livrer une simple rétrospective. Ni de s’attarder une période du maître, comme l’avait fait en 2017 à Paris le Luxembourg en montrant les toiles peintes à Eragny, le Giverny de Pissarro. Il s’agit cette fois d'illustrer en quoi l’atelier d'un relativement vieux peintre par rapport à ses contemporains avait été celui «de la modernité». Un mot magique, qui ne veut cependant plus rien dire à force de s’être vu utilisé. Nous ne sommes plus au temps de Baudelaire critique d’art, qu’il fascinait par son idée de nouveauté.

Hors du sérail

Comment Pissarro aura-t-il permis ce décalage par rapport à l’académisme ambiant dans les années 1860? Grâce à une liberté qu’il tenait au fait de ne pas appartenir au sérail, contrairement à Manet ou Degas. L’homme était quadruplement marginal. Il avait vu le jour dans des Antilles alors danoises. Famille juive. L’aspirant artiste n’avait reçu aucune formation. Autant dire qu’il s’agissait d’un autodidacte. Ses croyances politiques le poussaient enfin vers l’anarchie, très virulente à la fin du XIXe siècle. Notons en passant qu’il s’agit là en 2021 d’un «plus» pour se voir exposé. Les musées bourgeois, financés comme ici par le Crédit Suisse, adorent se donner le doux sentiment de la transgression économique et sociale.

"La cueillette des pommes". Photo DR, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Au fil des salles, le public découvre donc le jeune Pissarro débarqué en France métropolitaine s’affirmer puis servir de mentor. L’aîné encourage Paul Cézanne, comme lui en rupture avec sa famille, en peignant à côté de lui les mêmes points de vue. Puis il appuie Paul Gauguin, qui va quitter la banque pour le pinceau. Pissarro adoube ensuite le jeune pointillisme en reprenant la méthode de décomposition des couleurs par touches, lancée par son cadet Georges Seurat. Notons par ailleurs que le Danois sera de toutes les expositions impressionnistes, raillées puis finalement suivies. Il jouera aussi un rôle important pour le renouvellement de l’estampe originale, de plus en plus vue comme un mode majeur de libre création.

Confrontations

Un tel parti-pris suppose bien sûr des confrontations d’œuvres. Il s’agit d’installer Pissarro au milieu des proches et des siens. Christophe Duvivier (qui dirige le musée dédié à l’artiste du côté de Pontoise) et Josef Helfenstein vont donc opérer des rapprochements thématiques ou plastiques. Avec les risques que cela suppose. Qui l’emportera sur qui? Là il faut bien dire que l’homme du jour reste loin de sortir gagnant. Dès la première salle, tout se gâte. Celle-ci offre un magnifique Charles Daubigny qui vient écraser Pissarro. Le jeu de massacre continue. Si Cézanne n’a rien d’un génie précoce, ses natures mortes et ses paysages deviennent éblouissants au début des années 1880. Idem avec Gauguin, qui lui aussi met du temps à s’affirmer. Au moment du pointillisme enfin, Seurat domine. L’œil se voit vite rivé, dans la salle consacrée à ce mouvement artistique, sur son «Le chemin de Gravelines, un soir», venu de New York. Une toile magique, alors que Pissarro se borne à demeurer simplement bon.

"Le boulevard de Pontoise". Confrontation avec Monet. Photo DR, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Y a-t-il vraiment là une surprise? Non. Le goût actuel a fait son choix parmi les impressionnistes, portés en bloc au pinacle dans les années 1950. Claude Monet ou Edgar Degas ne cessent depuis de monter, alors qu’Alfred Sisley et Armand Guillaumin font désormais office de petits maîtres. Aujourd’hui exposé en gloire à Martigny, Gustave Caillebotte a joué les révélations dans les années 1890. Pissarro a en revanche entamé depuis longtemps sa descente, en dépit de quelques réalisations magnifiques. En 1981, au Grand Palais parisien, les choses n’allaient déjà pas bien pour lui. Cette peinture à l’écoute de la nature semblait par trop simple. Elle ne racontait rien. Son importance apparaissait dès lors historique. Un verdict que Bâle confirme aujourd'hui en cassation.

Acquisition récente

Pour en arriver là, des tableaux ont été empruntés un peu partout, alors qu’on disait il y a quelques mois encore que les expositions devraient maintenant jouer la frugalité. C’est Londres ou Paris d’un côté. New York et Washington d’un autre. Madrid et Budapest d’un troisième. Fukushima et Mexico d’un quatrième, avec ce que cela suppose comme convoyages. J’ai noté en passant que les institutions suisses se révèlent très riches en Pissarro, le Kunstmuseum de Bâle ayant acquis le premier des siens dès les années 1910. Il y en a partout, de Berne à Lugano. Souvent dans les réserves d’ailleurs, en vertu de l’effet mode dont je vous parlais plus haut. Tous ne sont du reste pas présents sur les cimaises bâloises. C’est le cas pour celui de Genève comme pour le chef-d’œuvre précoce que détient à Zurich la Fondation Emil G. Bührle.

"Les glaneuses". Une vision féministe? Photo DR, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Puisque nous en sommes à l’étalage des richesses locales, l’exposition Pissarro actuelle aura pour le moins profité à Bâle. Des pièces graphiques reçues en 2020, alors que la manifestation se voyait déjà annoncée urbi et orbi. En 2021, le don d’une toile moyenne représentant «La maison Rondest à Pontoise», accompagnée d'un dessin préparatoire de la même taille. Lors d’une interminable conférence de presse, le 2 septembre, les journalistes ont surtout appris que le Kunstmuseum venait de décrocher la timbale en matière de Pissarro(s). Un achat, «Les Glaneuses» de 1889. Le sommet d’une courte période pointilliste, ce genre d’œuvres ne pouvant se voir exécuté qu’en atelier. Une vision féministe des glaneuses, à ce que j’ai appris plus tard grâce à l’énorme et pesant catalogue publié en allemand et en anglais... Je dois dire qu’à cette annonce, mon cerveau en forme de tiroir-caisse s’est brutalement réveillé. Cela vaut combien de millions, au fait, un Pissarro pointilliste majeur récemment donné par deux fondations et un riche anonyme?

Pratique

«Camille Pissarro, L’atelier de la modernité», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 23 janvier 2022. Une version réduite de l’exposition ira ensuite à Oxford. Espérons que son décor sera plus réussi. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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