Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le LAC de Lugano raconte la peinture "au Tessin" entre 1850 et 1950. Vaste sujet...

"Sentimento e Osservazione" procède par cercles concentriques. Ils vont des Tessinois de souche à des éléments très étrangers. Le résultat fonctionne curieusement bien.

"Le Fischmarkt de Bâle" par Niklaus Stöcklin. Quel rapport au juste avec le Tessin? Mais la toile est magnifique...

Crédits: Succession Niklaus Stöcklin, MASI, Lugano 2021.

Qu’est-ce qu’une exposition réussie? Mystère. Tout dépend des points de vue. La seule chose sûre, c’est que la somme des composantes ne possède rien d’arithmétique. Vous pouvez mettre les plus beaux tableaux du monde l’un à côté de l’autre et arriver à un résultat décourageant. Avec des œuvres de second ordre, il vous est en revanche loisible de donner quelque chose d’intéressant. Il suffit de partir d’une bonne idée. Et si vous n’avez aucune idée, me direz-vous? Eh bien cela peut «marcher» aussi. La preuve! «Sentimento e Osservazione» («Sentiment et observation»), au LAC de Lugano, n’a apparemment ni queue ni tête. Un vrai salmigondis. Il n’y a pas non plus que des merveilles sur les murs. Cela même s’il y en a beaucoup. Et pourtant ce panorama de «l’art au Tessin 1850-1950» fonctionne parfaitement bien. Comme quoi…

L'autoportrait tessinois d'Hermann Scherer, réalisé en 1926, un an avant son décès prématuré. Photo MASI, Lugano 2021.

Une excuse à tout cela. Il est toujours demeuré difficile de parler d’un «art tessinois», même si de grands peintre sont issus de ce qui allait devenir un canton suisse italophone. Je citerai Serodine ou Pier Francesco Mola pour le XVIIe siècle. Petrini pour le XVIIIe. La proximité de l’Italie reste forte. Trop forte. Le lien avec l’Helvétie semble en revanche ténu. Lugano ou Locarno n’ont, en plus, rien d’une métropole. Cette véranda suisse ouverte sur le monde méditerranéen ne forme donc logiquement qu’une terre d’accueil pour des artistes venus d’ailleurs. L'Allemande Marianne von Werefkin, qui fut un temps la compagne du Russe Jawlensky, peut du coup occuper l’affiche. Elle se retrouve auprès de membres du mouvement «Rot/Blau» («Rouge et bleu») de Bâle, venus en villégiature. Paul Carmenisch, Albert Müller et Hermann Scherer, qui furent de grands représentants de la nébuleuse expressionniste, ont ainsi participé à leur manière de «l’art au Tessin».

Luigi Rossi, Emilio Berta, Emilio Longo...

L’exposition a apparemment été conçue sous forme de cercles concentriques. Un peu comme les ronds dans l’eau. Il y a quelques gens du cru comme Luigi Rossi, Emilio Longo (dont le public peut découvrir un superbe glacier symboliste) ou le méconnu Emilio Berta (ses «Funérailles blanches» restent un sommet de ce mouvement véritablement européen vers 1900). Au-delà se placent quelques Italiens, dont Umberto Boccioni représenté par des productions de jeunesse. Ou Hans Richter, l’ancien dadaïste mort à Locarno. Arrivés à ce point, les commissaire ont extrapolé de plus en plus. Il suffisait à la fin que le tableau présenté entretienne un vague lien avec la région. Avoir été acquis par un collectionneur tessinois aimant Pissaro ou Monet. Sortir d’un musée de Lugano ou de Locarno. Avoir été «déposé» là, comme une série de toiles mussoliniennes des années 1920, par le Kunsthaus. Le musée zurichois ne devait trop savoir à l’époque que faire d’Achille Funi ou d Mario Sironi. C’était avant leur rentrée en grâce. Que se passera-t-il maintenant?

Des vaches signées par Giovanni Giacometti en 1906. Photo MASI, Lugano 2021.

Passé un certain nombre d’extrapolations, j’avoue m’être senti un peu perdu. Pourquoi un «Combat sur un pont», avec plein de Barbares blonds ou roux, du Bâlois Arnold Böcklin? Pour quelle raison déplacer le grand «Fischmarkt à Bâle» de Niklaus Stöcklin, peint dans les années 1920 quand fleurissait en Allemagne la «Neue Schlichkeit» avec Dix ou Schaad? Le tableau appartenait à un amateur de Winterthour, aujourd’hui décédé. Je saisis mal la connexion avec le Tessin, même si ce monsieur se nommait Stefanini… Reste que dans ces deux derniers cas, il s’agit de toiles magnifiques, importantes et jusqu’ici fort peu vues du grand public. Alors qu’importe finalement si elles s’intègrent mal à un ensemble tenant de la carpe et du lapin! L’important, après tout, c’est de découvrir dans une expositions de bons tableaux bien présentés. Pas vrai?

Pratique

«Sentimento e Osservazione», LAC, 6, piazza Bernardino Luini, jusqu’au 1er août. Tél. 058 866 42 22, site www.masilugano.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Accrochage semi-permanent du MASI ou Museo d’Arte della Svizzera italiana.

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