Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum de Zurich raconte avec "Nonnen" la vie des religieuses médiévales

L'optique a changé du tout au tout. Il s'agit désormais de "femmes fortes". L'exposition actuelle est très bien faite. Elle montre aussi des oeuvres spectaculaires.

L'un des bustes reliquaires montrés à Zurich

Crédits: Keystone

Est-ce l’histoire qui change? Ou tout simplement la manière de la regarder? La question pourrait se poser à propos de «Nonnen» (Nonnes) au Landesmuseum de Zurich, qui entre aujourd’hui dans ses dernières semaines. Il y a une cinquantaine d’années, on aurait jugé ces femmes, vivant ici au Moyen Age, comme des malheureuses. Privées d’époux. Frustrées de maternités. Sans espace domestique propre. Aujourd’hui, l’exposition montée par Christine Keller les dépeint en "femmes fortes" (ou "puissantes"). Elles ressemblent du coup à des héroïnes bibliques, du genre Esther ou Judith, bravant les interdits et allant au besoin trancher une tête dans le camp ennemi. Le féminisme est passé par là (1).

La manifestation a été somptueusement logée à l’étage de la nouvelle aile construite par les architectes Christ et Gantenbein. Un monstre de béton brut, aussi intime et chaleureux qu’un sous-sol d’abri anti-atomique. Bref, il s’agit d’un lieu à réaménager chaque fois, afin que les visiteurs l’oublient le plus que possible. La tâche s’est ici vue confiée à Martin Sollberger. Le décorateur a conçu des panneaux en hauteur, des éclairages spectaculaires et des grillages le long du parcours. Ces derniers, soit dit en passant, évoquent davantage le harem arabe ou le zénana indien que la clôture des monastères occidentaux, mais peu importe. Sinueux, le parcours comprend bien sûr des objets, dont certains se révèlent magnifiques. Mais il comporte aussi des reproductions d’œuvres indéplaçables, ainsi que des textes traduits en quatre langues. On n’est pas «national» pour rien quand on se trouve en terre helvétique!

Une histoire plurielle

L’histoire du monachisme au féminin suit d’assez près celle au masculin. Pas de couvent avant un IVe siècle avancé. Dans un temps longtemps marqué par des persécutions antichrétiennes, mieux valait rester chez soi. Du reste, les veuves devenant religieuses ont longtemps emmené leurs jeunes enfants au cloître avec elles, quand elles se sentaient pousser une vocation. Puis les chose se sont rigidifiées, même si ce n’est pas d’une manière uniforme. Ainsi que le rappelle le premier texte découvert en entrant par le visiteur: «Il n’y a pas la moniale, le couvent, la règle monastique. Au Moyen Age, les religieuses mènent une vie semblable, mais avec des différences au quotidien selon l’époque, la classe sociale, l’ordre choisi et les régions.» Sans compter les options de base. Entre les recluses allant parfois jusqu’à se faire emmurer vivantes dans leurs cellules, et les béguines, qui n’ont pas prononcé de vœux définitifs (et peuvent du coup rentrer à  nouveau si elles le veulent dans «le siècle»), il y a un monde. Avec certains ordres, il y aura même au XIe et au XIIe siècles des essais de couvents mixtes, les hommes et les femmes occupant cependant des bâtiments différents.

Tableau votif avec des religieuses portant leur Croix. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Au fil du parcours, le public sent à quel point les choses évoluent. Il voit quelles différences séparent un établissement courant, où une fille (2) entre simplement dotée, et un autre huppé, dont l’abbesse fait partie en terre germanique de la Diète, avec droit de vote. Les bâtiments conventuels, qui peuvent occuper une surface considérable (l’exposition nous montre ceux de Klingenfeld bâlois, dont quelques éléments ont survécu au bord du Rhin, vers 1510), se trouvent cependant séparés de ce que l’on appellerait aujourd’hui «la cité». S’ils ne se trouvent pas tous en rase campagne, écartés de la population, les religieuses ne fraient pas avec cette dernière. Les sœurs urbaines n’apparaîtront qu’à la fin du XVIIe siècle, période florissante pour les nouveaux ordres religieux. Si les Visitandines prévues par saint François de Sales se feront encore retoquer par le pape (défense de sortir!), il n’en ira plus de même pour les congrégations fondées par saint Vincent-de-Paul.

Arrêt à la Réforme

Mais l’exposition ne va pas jusque là, même si des vidéos très bien faites nous montrent la situation actuelle! Elle s’attarde sur le haut Moyen-Age pour s’arrêter, après les grandes crises du XIVe siècle (la Peste Noire, le Grand Schisme…), à la Réforme. Beaucoup de couvents vont alors disparaître, les nonnes devant trouver en Suisse un abri dans un canton demeuré catholique. Il s’agit de montrer la manière dont ces femmes «fortes» vivent, s’organisent et travaillent avant cette rupture fondamentale. Il y a une part intellectuelle, avec l’apparition de figures comme Hildegarde de Bingen et Catherine de Sienne. Une autre de création artistique. Certaines sœurs calligraphient ou enluminent dans un scriptorium, signant parfois leur production. La chose permet de montrer certains feuillets de parchemin. D’autres religieuses versent dans le mysticisme, voire le SM. Colmar a ainsi prêté des fouets (plus récents, ils datent du XVIIIe), tandis qu’une miniature montre la future sainte Hedwige se faisant battre de verges par ses compagnes. L’Église a toujours connu des compétitions pour voir qui était le champion (ou la championne) de la macération. Un acte parfois vu comme une nouvelle forme d’orgueil.

Une nonne calligraphiant dans le scriptorium. Photo DR.

Même s’il s’agit d’un parcours historique et non pas artistique, l’exposition a donné l’occasion à Christine Keller de montrer de fort beaux objets. Certains appartiennent au Landesmuseum, une institution en mue perpétuelle (dont les nouveaux aménagements se révèlent rarement heureux). Il y a aussi eu des emprunts, en Suisse comme à l’étranger. L’Alsace. L’Allemagne. La Belgique. L’Italie. C’est l’occasion pour le public de retrouver des objets confinés depuis bien longtemps dans les réserves locales, comme un énorme retable des années 1500. Il y a aussi la possibilité de découvrir des pièces inédites. C’est le cas d’un merveilleux manuscrit venu de Lucques reproduisant peu, après sa mort en 1179, des textes d’Hildegarde de Bingen. Ou d’un somptueux devant d’autel (antependium) brodé d’argent prêté par Bruxelles. La pièce la plus spectaculaire a beau se révéler d’origine italienne, vers 1450. Ce chef de saint Jean Baptiste en vermeil sur son plat se trouve au Landesmuseum, auquel il a été confié il y a longtemps par la Fondation Gottfried-Keller.

Une réussite totale

Tout cela donne une belle exposition bien faite. Elle séduira ceux qui avaient déjà été conquis par la récente présentation Musée d’art et d’histoire de Fribourg sur le XIVe siècle dans la ville. Il y a le récit historique, agréablement conduit, qui replace toujours dans l’esprit de l’époque. Le décor sachant se contenter du rôle d’écrin. La qualité des œuvres. La rareté du sujet, enfin, trouvant un impact contemporain. Il s’agit là sans nul doute d’une des grandes réussites muséales en Suisse cet été. Une chose qui n’était pas gagnée d’avance. Les propositions du Landesmuseum de Zurich vont du meilleur (Dada, l’industrie de la cravate…) au pire. Sans compter qu’il faut, rappelons-le, jouer avec les contraintes d’un lieu tout sauf accueillant.

Silvana Mangano et Jacques Dumesnil dans "Anna" de 1952. Photo DR.

(1) A ce propos, je citerai le cas d’«Anna» un (excellent) film d’Alberto Lattuada avec Silvana Mangano en bonne sœur sacrifiant Raf Vallone à sa passion pour l’hôpital dans lequel elle travaille. A sa sortie en1952, la presse de gauche avait fustigé cette option «contre l’amour». Quarante ans plus tard, une autre critique de gauche a salué le choix pré-féministe…
(2) Les vœux définitifs se prononçaient pour une femme vers 1300 à 12 ou 14ans. Difficile de parler de consentement

Pratique

«Nonnen», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu’au 16 août. Tél.044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 19h.

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