Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MEG genevois cesse la publication de sa revue "Totem" et se lance dans "cinq axes stratégiques"

Le numéro 81 restera le dernier. La suppression de ce bulletin coïncide avec l'apparition de réflexions sociales bien dans l'air du temps. Le politiquement culturel local dans toute sa splendeur.

Un visiteur dans l'actuel espace permanent.

Crédits: Tribune de Genève

Je tiens entre les mains de numéro 81 de «Totem». Je l'ai trouvé dans ma boîte aux lettres. Il m'est donc arrivé par la poste. Je sais maintenant que je tiens là un futur «collector», comme on dit en bon français. Cette édition restera la dernière. Créé en 1991, le journal, puis le magazine du musée d'ethnographie de Genève, va cesser de paraître. Pour mieux nous servir sans doute. «Dès janvier 2020, nous arrêtons sa publication», dit la lettre incluse dedans. «Dès lors, toute l'actualité du MEG sera exclusivement disponible sur Internet.» Les réseaux sociaux aussi, bien sûr. Qu'en sera-t-il des articles de fond? Ils vont sans doute passer à la trappe. On ne peut en tout cas pas dire que les Musées d'art et d'histoire multiplient ce genre d'écrits sur leur site...

Tout cela se situe dans l'air du temps. Il y a déjà longtemps que Lausanne a cessé de publier son bulletin, édité une fois tous les quatre mois comme «Totem» (1). La chose suscite en moi une évidente constatation défaitiste. Depuis lors, j'oublie régulièrement d'aller visiter les expositions vaudoises. Je remercie poliment les expéditeurs pour les longs courriels reçus depuis la capitale vaudoise. Je ne les lis bien sûr pas. Trop fatigant. Puis je les envoie dans mon accueillante poubelle électronique. Il y a déjà tant de choses que je ne vois pas... Idem à Paris depuis que «Pariscope» a cessé de paraître sur papier en octobre 2016 avec son agenda complet. La consultation de son site actuel, par ailleurs lacunaire et peu agréable, me prend trop de temps. Je me contente de ce que je sais en partie déjà. Autant dire que je ne fais plus aucune découverte. La lecture de «Pariscope» tenait aussi de la surprise. de l'improbable. De l'inattendu.

"Nouvelles pratiques"

Mais revenons à Genève. La cessation de «Totem» répond comme il se doit aux «nouvelles pratiques» et aux «préoccupations» du public. Là, il faut déjà le dire (ou plutôt l'écrire) vite. Mais il y a surtout la phrase qui révèle tout. «La réduction de la consommation de papier participe à la mise en œuvre de la politique de développement durable que la Ville de Genève ambitionne.» Celle-ci reproche à ses employés jusqu'à l'usage des imprimantes. Nous sommes avec nos édiles aux mains des bien-pensants, tout le monde sait cela. Je suis désolé de noter que beaucoup sont Verts ou socialistes. A Genève, la Ville n'en finit du coup pas de se décerner des prix de vertu, même si les journaux nous en apprennent parfois de belles sur les écarts de ses élus. Des journaux par ailleurs imprimés sur papier. Si les quotidiens sont en baisse, on a jamais vu autant de magazines. Ni de livres, du reste. Et le papier, à ce que je sache, peut se recycler et même plusieurs fois.

Boris Wastiau sans ses lunettes. Photo Tribune de Genève

Il faut donc voir dans cette suppression, infiniment moins grave, il est vrai, que celle de «Genava» par le Musée d'art et d'histoire (2), une forme de nouveau conformisme, voire de paresse. Un vilain défaut selon moi inhérent au MEG, qui ne produit qu'une grande exposition par an, et ce en dépit d'une équipe nombreuse. L'accent va désormais aux animations. Autant dire que ses malheureux conservateurs me semblent en «stand by», comme des remplaçants d'équipes sportives ou les doublures d'acteurs théâtrales. «Totem» leur laissait au moins une place pour écrire, et un support susceptible d'être lu. Pour le devenir sur un site, et j'en sais quelque chose, il s'agit de produire du nouveau en continu. Et non chaque fois qu'il vous tombe un œil. Deux articles par semaine minimum. Autrement, les gens cessent de vous consulter.

Décoloniser et inspirer la création

Mais je ne suis pas au bout de mes énervements avec le musée d'ethnographie. J'ai comme de juste commencé ma lecture (que j'avoue par ailleurs incomplète) par l'éditorial. Un texte signé par Boris Wastiau, directeur de l'institution. J'y ai appris que «depuis plus d'un an, les équipes du MEG réfléchissent à une profonde réorientation de leurs activités.» Une chose commune à beaucoup de musées d'ethnographie ou d'histoire européens, pris comme par le vertige du doute à l'heure des Indigènes, des féministes radicales  et des restitutions. Il est ressorti cinq «axes stratégiques». Et là, cet homme pourtant intelligent de débiter non pas des fadaises, mais tous les lieux communs à la mode. Un vrai répertoire. Il faut bien sûr décoloniser «pour reconstruire selon des perspectives plus décentrées et translocales en co-construction et en co-commisariat.» Si les «partenariats à creuser» me semblent couler de source, j'ai retrouvé le discours actuel sur «la diversification et l'inclusion de nouveaux publics». Interdit désormais de ne pas s'intéresser à la culture. J'ai d'ailleurs lu sur une affiche des «Rencontres d'Arles» cet été que celle-ci ne constituait «pas un droit, mais un devoir». 

Il me reste deux axiomes, avant de terminer. Le MEG doit inspirer la création «de manière proactive et inclusive». Il lui faut enfin «devenir un musée de référence en termes de développement durable.» (3) Bref, l'institution aspire à la sainteté. Elle remplacera bientôt la cathédrale Saint-Pierre, où les fidèles en revanche déclinent. «Les expositions, quant à elles et à partir de 2021, se distingueront de celles que nous avons réalisées depuis la réouverture en 2014. Caractérisées par le co-commissariat, elles apporteront des thématiques globales, adopteront une politique transversale et offriront une multiplicité de points de vue translocaux.» Le Magistrat, s'il est réélu, sera content. Amen!

L'exposition actuelle, qui risque elle aussi de devenir un "collector". Photo MEG.

Vous avez noté que je dis Amen et non Alléluia. «Les musées forment aussi un domaine devenu très concurrentiel», dit sagement plus haut dans son homélie Boris Wastiau. C'est là ce qui me rassure et me dérange à la fois aujourd'hui. Vu l'offre actuelle, chacun peut vivre avec ou sans un musée précis. Il en existe 1100 en Suisse, et l'étranger n'est pas loin. Quelques kilomètres à peine... Suivant le résultat de l'opération politiquement correcte, à qui je dois naturellement laisser sa chance, je pourrai sans peine vieillir en me passant du MEG. Après tout, chacun doit rester libre de ses choix. Et je n'ai envie d'être ni inclus, ni proactivé, ni transversalisé, ni translocalisé. C'est mon droit le plus strict, non?

(1) Le Louvre a maintenu sa revue sur papier. Il a même lancé en parallèle une luxueuse (et coûteuse) revue intitulée «Grande Galerie». C'est le petit bulletin gratuit donné aux visiteurs, avec le programme du semestre, qui disparu.
(2) «Genava» existe encore sous forme électronique. On peut l'appeler en partant d'une ligne quasi invisible sur le site des MAH. Je défie quiconque le le lire entièrement sur écran, sa mise en page restant celle du papier.
(3) Un «horizon sans papier ni plastique», dit le texte. Peut-être Genève devrait-elle commencer par interdire d'urgence les emballages plastique des aliments dans les grandes surfaces d'abord! Plus les gobelets à usage unique, les pailles et j'en passe... Autrement, la vertu se serait que culturelle!

P.S. 1 Ceci n'est pas un billet d'humeur.

P.S. 2 Ce papier est jumelé avec celui sur la votation de l'ICOM. Il se situe une case plus bas dans le déroulé de cette chronique. 

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