Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mobilier National va procéder à une vente cet automne à Paris. Levée de boucliers!

La vacation aurait pour bénéficiaire les hôpitaux français. Il y aurait une centaine de pièces jugées secondaires. La presse s'est excitée contre une braderie patrimoniale.

L'entrée du Mobilier National aux Gobelins de Paris.

Crédits: DR

Qui a mis le feu aux poudres? «Le Figaro», peut-être. Mais le fait que «The Guardian» londonien (autrement dit l’étranger et peut-être même l’ennemi) ait relayé l’information a joué un grand rôle. En soi, la nouvelle n’offre pourtant rien d’extraordinaire. Le Mobilier National (MN) va vendre les 20 et 21 septembre à Paris une centaine de pièces tirées de son fonds colossal. L’institution étatique conserve environ 130 000 objets entre les meubles proprement dit, les tapis, les lustres, les textiles et les objets d’art. Moins d’un millième de ses collections se verrait donc dispersé. Ce n’est pas la première fois en plus que le Mobilier déstocke. Seulement voilà! Dans les deux journaux que j’ai cités, la photo choisie pour l’illustration de l'article montrait des sièges Louis XVI dorés sur lesquels Marie-Antoinette n’aurait pas dédaigné s’asseoir. D’où l’idée que les «bijoux de famille» se verraient bradés. Pour une bonne cause, il est vrai! Le produit de la vente ira à la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, présidée par une Brigitte Macron promue dame patronnesse dans la lignée de Bernadette Chirac.

Les polémiques ont donc vite fusé. En France, comme vous le savez, tout peut devenir pomme de discorde. On s’étripe pour un rien. Cela fait partie du jeu politique, puisque tout devient ici AUSSI politique. Le nom de la Première Dame, pour parler comme «Point de vue», a bien sûr fait tousser. Le Mobilier n’aurait-il pas pour elle un geste courtisan? Mais c’est surtout l’idée de vente qui gène les observateurs. Et cela même si le garde-meubles étatique procède régulièrement à des aliénations discrètes. Il faut dire qu’il recèle parmi ses «meubles d’usage» d’inavouable rogatons. Son directeur Hervé Lemoine n’attend du reste pas grand-chose en temps ordinaire de ces débarras. Un quart à peine des meubles s’y vend pour quelques dizaines d’euros. Le reste revient dans les réserves, dont la location ruine l’institution. Près de 30 pour-cent de son budget part en loyers d’entrepôts. En pure perte. Ni les ambassades, ni les ministères ne veulent aujourd’hui de ces créations non seulement modestes, mais démodées. Pour respecter le goût actuel, ils désirent du neuf.

Un nombre paralysant

Du neuf, ils en auront sans doute. Critiqué sur tous les fronts (1), le Mobilier National vient de s’associer, comme je vous l’ai raconté, à des bureaux de diffusion afin de proposer des éditions limitées. Il se voit aujourd’hui sommé d’aider les créateurs et designers français touchés par la crise économique, comme à la fin des années 1930. Les artisans formés par ses soins continuent par ailleurs la création de pièces uniques où doivent se perpétuer des savoir-faire. Mais il y a le problème lancinant non pas de l’ancien, mais du vieux. Le MN a le même problème que les archives, les musées ou les bibliothèques. Il succombe sous le nombre, même si l’État lui promet un nouveau grand lieu de stockage. Que faire de toutes ces tables Louis-Philippe, souvent en mauvaises conditions, de ces lustres, qui ne se verront plus jamais accrochés, ou de ces tapis ne correspondant plus à la décoration contemporaine? Il est arrivé au MN de brûler certaines choses, ce qui heurte comme de juste Hervé Lemoine. Mieux vaut vendre à un prix gonflé par le caritatif des meubles dont la France n’a plus besoin. Pour élaguer les œuvres de prestige, classées comme «biens patrimoniaux», il y a moins de problèmes. Début 2020, juste avant la pandémie, le MN pensait du reste envoyer près de 1000 meubles à Versailles ou à Fontainebleau, où il y avait aussi du mobilier d’usage plutôt modeste sous l’Ancien Régime et les deux Empire(s).

Hervé Lemoine. Photo DR.

Seulement voilà! En liquidant, il ne faut pas se tromper. Hervé Lemoine a dû assurer à la presse (enfin celle qui s’occupe aujourd’hui d’autre chose que du coronavirus!) que toutes les précautions seraient prises. Elles se révèlent multiples. Rien de proviendra des «biens patrimoniaux», ni des «biens de valeur». Tous les conservateurs se verront consultés, et ils voteront. Une seule voix négative, et l’œuvre reste en place. Pour le directeur, «le doute doit toujours profiter à l’objet.» C’est bien, mais évidemment peu profitable. Dans toute vente, même de bienfaisance, il se trouve en principe une ou deux bonnes choses. On ne peut normalement pas y mettre que d’énormes commodes du XIXe siècle ou des tables plus récentes du genre mahousse.

Du caritatif

Si vous voulez mon avis, il faudra vraiment beaucoup aimer les hôpitaux pour participer aux enchères les 20 et 21 septembre. Et les organisateurs doivent prier pour que le public soit alors admis en chair et en os dans la salle. Il sera venu manifester d’un geste de la main sa belle âme. Je ne vois pas qui miserait par téléphone ou Internet un objet moche et encombrant pour lequel il s’agira de payer en prime les frais (élevés) du transporteur…

L’opération tentée par le Mobilier National s’appelle techniquement aux Etats-Unis une «deaccession». De quoi s’agit-il? Je vous le résume dans un article situé une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

(1) Le Mobilier National n’arrive pas à récupérer les objets volés par les ambassadeurs. Ses employés feraient de loin moins de 35 heures par semaine. L’institution ne se montre pas assez créative. Ses expositions (pourtant remarquables) n’attirent personne…

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