Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art et d'histoire genevois rend hommage au bijoutier Gilbert Albert

L'exposition, avec réservation obligatoire, tient dans une seule salle. L'essentiel est formé de la donation consentie en 2016 par la Fondation du bijoutier, mort en 2019.

L'affiche de l'exposiiton.

Crédits: MAH, Genève 2020.

Ouf! C’est ouvert. Je me demandais si l’exposition aurait bien lieu en juillet. Il faut dire qu’avec le Musée d’art et d’histoire de Genève j’ai appris à me méfier de tout. J’ai avec moi ma réservation obligatoire, dûment imprimée, puisque l’institution nous l’impose pour Gilbert Albert. Là, il me semble que le MAH chante plus haut que son luth. «Dix personnes maximum à la fois» pour la plus grande des salles dites «palatines» du rez-de-chaussée, où nous resterons cinq visiteurs à peine. Même le Louvre a pourtant dû rétropédaler à Paris, tant il y a peu de monde chez lui cet été. Le vide accentue comme on le sait le vide. A part cela, pas de masque. Nous demeurons à Genève. Enfin si! Le joaillier en a créé en son temps quelques-uns, non jetables bien sûr, en galuchat endiamanté. Inutile de préciser qu’ils devaient flatter le regard, façon Carnaval de Venise.

Gilbert Albert, vers 2000. Photo Tribune de Genève.

C’est en 2016 que la Fondation Gilbert Albert a offert au MAH un ensemble de joyaux reflétant la carrière du grand homme, décédé à 89 ans en 2019. Sa trajectoire en version haut de gamme. C’est bien et pas bien à la fois. L’artiste avait en effet su se muer en industriel. Issu d’un milieu modeste, il voulait que toutes les femmes puissent  acheter dans son magasin une bague ou une petite broche. D’où ce qu’on aurait appelé ailleurs un rayon boutique, bien éloigné des pièces uniques créées parallèlement dans les ateliers. Cette vulgarisation, voulue sociale, n’a pas été sans faire du tort à la maison, qui avait essaimé après l’ouverture du grand magasin de la Corraterie en 1973 à l’aéroport de Cointrin, dans la Bahnhofstrasse zurichoise, à Dubaï ou en face de l’Elysée à Paris. Il existe un peu trop de créations simplifiées de ce virtuose, dont l’inspiration s’est de plus figée après les années1970. Gilbert Albert s’est alors mis à faire du Gilbert Albert. L’amateur reconnaissait par la suite un peu trop vite la marque, devenue une simple image.

Débuts horlogers

Mais peut-être faudrait-il brosser maintenant le portrait de l’homme, qui ne forme plus une vedette locale pour les gens de moins de 50 ans. Gilbert naît à Genève en 1930. Dès 1945, il suit les cours de l’Ecole d’Arts industriels. L’adolescent se révèle vite un brillant sujet. L’apprentissage à la suisse constitue une forme de méritocratie. A 25 ans, l’homme devient chef d’atelier chez Patek Philippe. Une consécration, après avoir passé chez Gallopin. Son domaine reste l’habillage de la montre de dame, qui se veut toujours davantage un bijou. Le débutant invente des modèles asymétriques. Une hérésie qui séduit. Puis il lance les Cobra, où l’heure se lit à l’horizontale. Le salarié commence ainsi à enchaîner ainsi les succès, toujours récompensés. Dans sa vie, Gilbert Albert ne remportera pas moins de dix Diamonds International Awards, ce qui en fait une sorte de Roger Federer de la tocante.

Deux masques de Gibert Albert. Photo Succession Gilbert Albert, MAH, Genève 2020.

En 1962, l’homme à succès ouvre son atelier, qui va rapidement prospérer. Il s’agit alors d’un puissant innovateur, désormais centré sur le bijou. Gilbert Albert marie l’or, apparemment laissé brut comme des pépites, à toutes sortes de matériaux inédits dans ce domaine. Il inclut tous les produits de la nature non pas en reproduction, comme pendant la période Art Nouveau, mais en vrai. Les élégantes (on s’habille encore beaucoup à l’époque) se retrouvent avec des scarabées, des cristaux, des coraux ou des bouts d’os de dinosaures. C’est la ruée. Le joaillier arrivé peut jouer les grands seigneurs, offrant des feux d’artifice aux Genevois. Cette munificence tient aussi de la revanche sociale. Le public le sentira bien quand le succès ira déclinant. Gilbert, qu’Olivier Fatio déclare avec tout son aplomb d’ancien doyen de la Faculté de théologie «grande gueule» dans le film d’accompagnement, se fera alors nombre d’ennemis à coup de rancœurs. Il faut dire que la fin de son activité se sera révélée lamentable. Tragique. Tout a capoté après l’association du Genevois avec le financier iranien Majid Pishyar.

Vitrines vertes en hommage à la nature

C’est donc aussi une existence que raconte aussi l’exposition montée par Estelle Fallet, conservatrice en chef du Département histoire du MAH, dont font partie l’horlogerie, l’émaillerie et la bijouterie (qui correspondent à la Fabrique genevoise de l’Ancien Régime). Il est permis de penser que l'itinéraire prévu aurait pu se révéler plus complet. S’il comprend des pièces de comparaison anciennes et modernes, dont certaines ont été offertes au fil du temps par Gilbert Albert, manquent ainsi le début et la fin. Il eut fallu les travaux pour Gallopin et Patek. Plus, comme je l’ai dit, un petit reflet de la production populaire. En gros, sortir de l’image que le maître a voulu donner de lui-même. Gilbert Albert se montrait très fort pour proposer sa propre hagiographie. Le monsieur ne supportait du reste pas la moindre critique, voire la plus faible réserve.

Le vernissage avec le directeur du MAH Marc-Olivier Wahler et la veuve de l'artiste. Photo Tribune de Genève.

Si c’était une bonne idée que la scénographie offre en fin de parcours un «cabinet de curiosités», le reste de l’agencement déçoit un peu. Vert grenouille, les vitrines forment sans doute un hommage à la nature. Elles n’en restent pas moins voyantes. Leur principal mérite est de permettre l’observation des pièces exposées du bon et du "mauvais" côté. Le public voit du coup comment elles sont agencées. Si les étiquettes aux murs se révèlent bien trop lointaines des objets, afin paraît-il de ne pas gêner la vision, elles ont moins la qualité de ne pas d’interférer. D’autres boxes, noirs ceux-ci, contiennent les pièces de comparaison. Une cinquantaine. Elles vont d’André Lambert, le professeur que Gilbert Albert vénérait, à l’actuelle Florie Dupont en passant par René Lalique. Les visiteurs se fraient ainsi un chemin à travers plus d’un siècle de créations et d’innovations. Gundula Papesch s’est même offert le culot d’imaginer un collier de cailloux de pierres des Pâquis, maintenues ensemble par des rivets.

Quelques prêts extérieurs

J’ai oublié de vous le dire. L’exposition est payante. Comment est-ce possible? Les collections d’art municipales restent en principe gratuites. Eh bien les 98 pièces offertes en 2016 par la Fondation Gilbert Albert et les autres entrées par des biais différents sont complétées par quelques emprunts extérieurs. Il y a notamment le ciboire et le calice prêtés par Emmaüs (qui ne se voient pas contrebalancés par la croix huguenote dessinée par Gilbert Albert) ou la masse du sautier de la République. Cela ne fait pas des masses de choses, certes, mais apparemment toute la différence.

Un collier de Gilbert Albert avec des scarabées. Photo Succession Gilbert Albert, MAH, Genève 2020.

Pratique

«Gilbert Albert, Joaillier de la nature», Musée d’art et histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu’au 15 novembre. Tél. 022 418 2600, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."